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| Alexandra Apperce |
Née en décembre 1974,
Alexandra Apperce habite au-dessus d'une librairie, ce qui ne doit pas être un hasard. Elle aime les romans américains de Bret Easton Ellis et de Charles Bukowski, elle aime les films américains de Jim Jarmush et David Lynch et cela se ressent dans sa trilogie sur le sexe pas chic: les nouvelles Cash sexe, parues
en 2007, le roman Furioza, paru en 2008, et Exit, à nouveau un recueil de nouvelles, paru en 2010 témoignent en effet d'un univers et d'un style forts, sans fioriture, sans concession. Alexandra Apperce fait ainsi partie de ces auteurs qui symbolisent au mieux la ligne éditoriale du Somnambule Équivoque.
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| Interview "Exit" |
Tout d’abord, pouvez-vous un petit peu expliquer comment s’inscrit Exit par rapport à vos fictions précédentes, Cash Sexe et Furioza ?
On peut pratiquement parler de trilogie. Ces trois livres ayant pour héroïnes la rue, la prostitution et la perte de soi. Exit ferme la marche, avec des nouvelles au ton plus ironique, un peu plus détaché, moins empreint de torpeur comme c’était le cas dans Cash sexe, par exemple. Exit est moins premier degré.
C’est un texte dur, un univers dur : le monde de la prostitution, le monde de la rue, le monde d’un sexe sans amour, d’un sexe désincarné, un sexe « désérotisé ». Vous partagez ce sentiment ?
Sur le sexe, c’est une terrible vision oui, mais malheureusement reflétant le quotidien de beaucoup de gens. La misère sexuelle peut conduire à bien des dérives, ce n’est plus à prouver. Ce que je voulais montrer dans ce livre, c’est l’aspect clinique du sexe, dépouillé de toute magie. On retire la viande autour de l’os, ne reste que le squelette, un terrain nu, vulnérable, exposé que je me permets de manipuler pour en saisir la substance. Je ne me vois pas parler de ma propre vision du sexe dans un livre, j’aurais l’impression de la détruire et de me trahir en l’écrivant. Je suis une personne très pudique, ce que ne reflètent pas du tout mes textes, j’en conviens. Pour moi, le sexe avec amour se vit, il ne s’écrit pas
On ressent aussi à travers les personnages une terrible solitude, une incommunication totale (la seule communication se fait par le sexe, mais c’est entre personnages qui ne s’écoutent pas, qui ne se voient pas, qui uniquement souffrent ou font souffrir)
Oui, la solitude est un sujet qui m’est cher. La façon dont on la gère, les substituts qu’on lui trouve. Mes personnages n’ont pas d’autre option que de vivre en face d’eux-mêmes en permanence, le seul moment où ils ne sont plus seuls, c’est quand leur corps s’entrechoque avec celui d’un autre, on peut dire que ces personnages vivent de perpétuels accidents de voitures, ils ne rencontrent pas les gens, ils entrent en collision avec eux. La solitude ou la violence, on/off. Il est intéressant de voir comment, aux confins de la solitude, il est possible de se fabriquer des repères, mêmes sordides.
On a envie de mieux vous connaître et la question qu’on se pose alors est de savoir si vous ressemblez à vos personnages ?
Non, je suis une solitaire mais je ne subis pas la solitude, je la choisis. De plus, contrairement à mes personnages, j’évolue dans un milieu calme et protégé. Je n’ai pas à me battre dans un contexte hostile, s’il l’est, c’est en de bien infimes mesures. Les personnages que je décris vivent l’enfer, à leur place, je ne tiendrais pas deux jours. C’est justement ce qui me fascine, ce courage quotidien, l’énergie que ces personnages déploient pour éviter le suicide. En comparaison, je vis sous cloche.
Et si la réponse est non, qu’est-ce qui vous incite à dépeindre ce type d’univers ? Comment se fait-il qu’on ressente à ce point, à travers ce roman-ci (et vos précédents textes) un univers pareil, d’une telle force, d’une telle intensité ?
Ce que je trouve intéressant, ce sont les moments où l’animal prend le dessus, où les rapports dominants/dominés sont fortement marqués. On peut facilement comparer le monde la nuit, le trottoir, à une jungle où le sexe peut devenir une arme au même titre qu’une autre, avec toute la violence qu’il peut engendrer, stimuler. De plus, j’ai été très marquée par un certain cinéma dépeignant les dérives nocturnes, des films sombres comme La Dérobade, Taxi driver ou Leaving Las Vegas.
Dans chaque nouvelle, le nom du personnage principal est Rebecca ? Est-ce toujours la même Rebecca qui revient ? Ce qui donnerait des allures de roman à ces nouvelles… Ou est-ce d’autres Rebecca ? Autrement dit, pourquoi ce prénom récurrent dans des histoires dissemblables ?
L’important en écrivant, c’est de jouer avec la langue. Les personnages sont de petites marionnettes au service du mot, j’ai trouvé que l’utilisation d’un seul et même prénom pouvait à la fois troubler et créer un repère pour le lecteur. Il était aussi amusant de jouer avec la forme, de trouver une passerelle entre la nouvelle et le roman. D’impliquer vraiment un personnage que l’on tiraillerait d’une nouvelle à l’autre, c’est de l’ordre de l’acharnement, oui.
A propos de dissemblance, la nouvelle Comestus semble à part dans ce recueil. On y croise l’enfance, une Rebecca enfant ? Avec ce point commun d’une enfance déjà confrontée au sexe, un sexe oppresseur et violent comme il le sera à l’âge adulte ?
Je trouvais très important de connaître l’enfance du personnage, de ne surtout pas l’occulter. La dernière nouvelle s’est naturellement imposée. Cela ne m’intéressait pas de ne connaître ce personnage qu’en tant qu’adulte, lorsqu’on crée un personnage, il y a toujours cette soif d’en savoir plus, de conserver des zones d’ombres puis d’en déflorer d’autres. J’ai voulu l’enfance de Rebecca, je voulais la voir évoluer avec un regard encore frais mais exposé au pire. Un passé qui ferait corps avec son futur, d’une manière rapide et irréversible.
Il y a dans ces nouvelles quelque chose de l’ordre de l’ « exercice littéraire ». La langue est vraiment recherchée, la manière de dire est toute particulière. Comment travaillez-vous l’écriture ?
Je trouve tout d’abord ma phrase de fin, qui me sert de phare tout au long de l’écriture de la nouvelle. Je fais un premier jet, rapide, dans l’urgence, qui me permet de faire jaillir des émotions intenses, pleines. La musique est un élément incontournable pour le peaufinage de la nouvelle. Des morceaux que j’écoute en boucle et qui orientent le verbe. J’essaie ensuite de ne pas donner au lecteur ce qu’il veut, de détourner le mot, de jouer tout simplement.
C’est très oral par exemple, c’est une langue qui se prête admirablement à la lecture publique, à la « performance », une langue qui n’est pas classique du tout, mais qui se positionne vraiment dans une écriture de la modernité. Une écriture travaillée aussi (même si elle est spontanée, pour arriver à une telle sonorité, à une telle rigueur, il y a obligatoirement du travail, se dit-on. Que pensez-vous de ces remarques ? On a envie de savoir si c’est le fruit d’une recherche ou si c’est un élan naturel ?
J’attache une grande importance à la musicalité de ce que j’écris. Pour cela, je commence toujours par une « musico-thérapie ». Je me plonge dans telle ou telle musique, choisie selon le thème que je désire aborder et surtout comment j’entends l’aborder. Je m’imprègne du rythme, de la couleur de cette musique afin d’organiser ma prose. Pour Exit, mon choix s’est orienté sur des B.O. de films sombres comme 36, Quai des orfèvres et Ascenseur pour l’échafaud, écoutées sans cesse des jours durant.
Enfin, pour conclure, vous, avez-vous une nouvelle préférée dans votre propre recueil ? Et si oui, pourquoi ?
J’ai une tendresse particulière pour Comestus. Sa position en fin de livre est claire : le personnage se pose, retourne à son enfance, s’explique mais ne se résout pas pour autant. Le but n’est pas de justifier les actes du personnage une fois adulte, juste d’en connaître sa genèse, les kilomètres parcourus et par quels moyens. C’est ce qui m’intéresse : les choix, les catastrophes, les accidents que les gens génèrent. Ces moments où l’on est aux commandes de l’avion sans en avoir le plan de vol. Cette aisance avec laquelle on détourne son appareil, sa vie. Et la facilité avec laquelle on peut être son propre otage.
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