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| Nicolas Crousse |
Né en 1966, Bruxellois de pure souche, Nicolas Crousse ne sait pas
toujours bien s’il tient plus du Cyclope shakespearien ou du fonctionnaire
lilliputien. La réponse se trouve peut-être au coeur des tribulations
de ses héros dans Kartouch, son troisième livre… qui
est aussi son premier roman. Avant cette plongée dans un univers au
lyrisme picaresque, qui fait au passage un clin d’œil à Don
Quichotte, Pedro Diez Orzas et autres steppes du Transsibérien, cet écrivain
quelque peu tordu avait déjà publié deux recueils de
portraits. Le premier, Grabuge, cosigné sous le masque d’Aimable
Jr et paru chez Flammarion, entonnait l’hymne de quelques empêcheurs
de tourner en rond. Le deuxième, Voxy Lady, célébrait
une ode très personnelle aux voix musicales féminines, de Nina
Simone à Kathleen Ferrier en passant par Lula Pena. |
| Interview "Voxy Lady" |
Comment vous est venue l'idée de ce recueil de portraits?
Du temps où j'étais journaliste au quotidien Le Matin. C'était une idée qui était peu à peu devenue une obsession, comme un tique accroché à la peau. L'idée, en l'occurrence, était de proposer de façon hebdomadaire aux pages culturelles du journal une variation subjective sur le thème de la voix. Chaque semaine, faire le portrait d'un chanteur... de façon en vérité moins journalistique que musicale et lyrique. Il s'agissait, en quelques lignes, de chanter une voix, d'en dire ses bizarreries, ses charmes, ses ensorcellements.
Mais l'idée a évolué vers un croisement en miroir puisque Voxy Lady a un petit frère qui s'appelle Voxy Man?
Les responsables de la maison d'édition étaient séduits par l'idée des regards croisés : un homme parle de voix de femmes, une femme écrit sur les voix d'hommes. Et nous suivions tous le même cheminement : une centaine de pages, une quinzaine de portraits, la volonté de chanter -plutôt que de décrire à froid- quelques-unes des voix qui nous émeuvent.
Etait-ce important qu'un homme écrive sur des chanteuses et une femme sur des chanteurs?
Je ne sais pas si c'est important. Je crois par contre que cela influence le regard, ça lui donne une coloration qui va sans doute plus vers la parade de séduction que dans le récit d'idientification. Si j'avais écrit sur des voix d'homme -Johnny Cash, Bob Dylan, Chet Baker, Hans Hotter...- j'aurais sans doute inconsciemment fonctionné sur le mode de l'identification. Le fait d'avoir dû porter mon choix vers des voix féminines m'a confronté au regard que je porte sur les femmes. Avec ses excès, ses nuances. Et ses stéréotypes indéboulonnables : la Maman, la putain, la mégère, la femme-enfant...
Est-ce que vous avez travaillé en collaboration avec l'auteur de Voxy Man pour créer une unité entre les deux livres?
Très peu. On s'est pas mal parlé avant et après, mais pas pendant la phase d'écriture.
Comment avez-vous établi votre liste de portraits?
De façon à la fois subjective et stratégique. La stratégie était la suivante : il fallait que ces variations sur la voix évitent le ghetto culturel d'un genre contre un autre. Face à l'émotion d'un timbre, vous ne faites pas de politique. Ça passe ou ça casse. Et si ça passe, vous vous foutez bien de savoir si l'on est dans les hautes sphères du chant sacré ou dans les bas-fonds de la chanson de rue. Du coup, la volonté a été d'aller chercher des voix dans du lyrique, du rock, du blues, du jazz, de la chanson traditionnelle ou française. Mais aussi des classiques et des nouveaux venus, voire parfois des presque inconnus. Tout le reste est une affaire d'affinités.
Certains choix étaient-ils douloureux? Toujours objectifs? Toujours subjectifs?
Jamais objectifs... j'y tenais. Certes, il fallait parler de voix, de timbres et de trajectoires si possible différentes, non récurrentes. Des choix douloureux? C'est aller trop loin. Même si j'ai par exemple longtemps hésité entre Beth Gibbons et PJ Harvey. Dans l'ensemble, on peut parler d'une triple démarche... Il y a les voix que j'ai choisies par passion... c'est le cas de Nina Simone, Lula Pena, Kathleen Ferrier, Billie Holiday. Il y a des voix qui m'ont contaminé par procuration, comme celles de Chavela Vargas, que m'a fait découvrir ma compagne. Mais il y a aussi des timbres que j'ai choisis parce qu'ils racontaient quelque chose de fort. Les voix de Barbara ou de Marianne Faithfull, pour ne citer qu'elles, ont ceci de passionnant que la vie les traverse et les modifie profondément. Ecoutez leurs premières chansons, puis les derniers enregistrements. Essayez de tisser le lien qui va de l'une à l'autre voix. C'est fascinant. Et ça dit assez bien combien une voix peut révéler une vie. Dans une chanson récente de Jean Néplin, ex-complice des Rita Mitsouko et mort il y a quelque mois, il y a ces mots qui lui vont comme un gant... et qui pourraient s'appliquer à Barbara, Piaf, Billie Holiday, Chavela Vargas ou Janis Joplin : "Dans ta voix, j'ai vu ta vie, dans ta vie j'ai vu la voie que tu as pris".
Comment se fait-il que vous soyez parvenu à brasser autant de genres musicaux différents?
N'en déplaise aux intégristes de la musicologie, je ne connais pas de passeport pour l'émotion.
Malgré tout, Voxy Lady ne comprend quand même pas tous les genres. Il n'y a par exemple pas de variétés, pas de rap, pas de reggae...
Il faut faire des choix, c'est aussi simple que ça. Sinon ça devient de la cuisine électorale, on fait des quotas, on se force à mettre deux ou trois artistes belges francophones et on négocie une subvention avec la Communauté française.
Vous êtes parvenu à éviter les portraits journalistiques. Comment faire pour dépasser cette limite, et ainsi parvenir à un réel livre d'écrivain?
Ce travail s'est opéré en osmose avec la musique. Je n'ai jamais pu écrire ces lignes qu'en musique. Je ne connais donc pas de méthode. Dans mon cas, il suffit de se laisser aller, d'écouter sa sensibilité et de capter, dans la mesure du possible, la beauté qui passe. C'est une mission impossible. C'est donc une très belle mission.
Propos recueillis par Anthony Heukmes
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| Interview "Kartouch" |
Votre livre ressemble par moment à un rêve éveillé.
C’est un éloge de la fuite, et un hymne à la déresponsabilisation. Un petit bonhomme pâlot se meurt à petit feu en son quotidien. Et c’est le jour où il se décide de prendre la fuite, et de fuir la tyrannie du réel, qu’on le voit se relever, et peu à peu retrouver la respiration. Ce n’est pas l’art de la fugue de Bach. C’est plutôt le slogan irresponsable et joyeusement régressif de Yves Robert, quand il nous dit dans un de ses films : « Courage, fuyons ! »
Votre style est souvent lyrique, parfois même baroque.
Mon père, poète, a l’art de l’élagage et du non-dit. Son écriture est tout en impressionnisme. Et le vacarme des musiciens romantiques lui fait, je pense, un peu horreur. Moi, je dois bien le confesser : je navigue plus facilement dans l’excès, je résiste difficilement à l’outrance, et je pense que les fièvres, comme celles que j’ai aimé dans la littérature de Dostoïevski, Stefan Zweig, Virginia Woolf ou Henry Miller, sont elles aussi porteuses de vérités fortes. Ça doit être mon côté flamand… Ou orthodoxe, puisque je me suis découvert à ma naissance plongé dans un milieu de russes orthodoxes qui a sans doute inséminé le virus. La Russie est en moi, sans que je sache très bien pourquoi elle m’a choisi. Avec moi, c’est plus une histoire de musique, de rythme, d’envolées lyriques que de religion ou de peinture. Mais c’est une passion irrationnelle, qui tient presque pour moi du sacré.
Pourquoi nous emmener sur la voie d’un roman picaresque. C’est un genre démodé, non ?
Voilà qui ne serait pas pour me déplaire. Mais non, c’est un faux roman picaresque. Kartouch fait surtout référence à quelques poncifs du genre, mais plus comme un clin d’œil affectueux que comme un hommage appliqué. L’aventure, la route, la quête initiatique, tout ça ce sont les obsessions de Kartouch. Mais il y a aussi le côté tribulations. Plus que d’aventures, il faudrait parler de mésaventures qui ne cesseraient de surprendre notre joyeux tandem. Le point de départ est le suivant : un pauvre moribond en proie à une dépression profonde décide, comme par instinct de survie, de se faire la belle et de chevaucher un train, en direction du grand Orient. Sur la route, patatras, il fait la rencontre d’un type qui est son antithèse absolu. Et c’est cette rencontre contre nature qui conditionne la suite du récit.
Kartouch et Robert Dubois tiennent du tandem tragi-comique.
Ce pourrait être Laurel et Hardy. L’un grogne, l’autre pleurniche. Sur un registre plus tendu, ça pourrait être le duo du film The Servant, de Joseph Losey : qui est le dominant, qui est le dominé ? Mais dans Kartouch, derrière l’évidence d’une collision frontale et souvent absurde entre le feu et la glace, il y a aussi l’histoire d’une amitié. Et le ciment de cette amitié, c’est la solitude tant de Dubois, qui est souffreteuse, que celle du personnage de Kartouch, qui est violente.
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| Interview "Mon père / La nuit s'achève" |
Ce livre est le témoin de « cet irrépressible besoin d’écrire » que vous avez éprouvé au lendemain des funérailles de votre père ?
Oui. C’est quelque chose qui m’est arrivé, si je puis dire, presque à mes dépens. Au lendemain du 31 décembre 2008, il y a eu beaucoup de choses qui se sont passées. Un tas d’émotions fortes qui m’ont débordé, qui m’ont pris par surprise, et très vite, c’est-à-dire dix jours à peine après sa mort, je me suis mis à écrire. Sans penser un seul moment, bien entendu, à publier. Mais il y avait une urgence, une fièvre, un besoin violent de ne pas le laisser partir, de le retenir encore, et de lui parler. Mon père et moi avions une relation heureuse, forte, touchée par la grâce, et je peux dire sans l’ombre d’une hésitation qu’il fut l’homme de ma vie. Nous avions la chance de nous parler souvent, beaucoup, tant dans la légèreté, la blague de potache que dans les choses plus intimes. Mais étrangement, il y a des mots que je n’aurais jamais été capable de lui dire, et qui se sont libérés avec sa mort. Nous avions nos pudeurs respectives, et je n’aurais jamais imaginé lui confesser au premier degré l’amour immense que je lui portais. Au contraire, lui vivant, je prenais un plaisir taquin à gentiment le martyriser.
La lecture des lettres donne une impression de fluidité et de facilité dans l’écriture, est-ce également la sensation que vous avez éprouvée pendant la rédaction ?
Il s’est passé quelque chose d’étrange, dont je parle à un moment dans le livre. Depuis trois ans, je bataillais pour tenter de finir un roman que j’aurais voulu, précisément, fluide et direct, transparent et frontal. Mais quel chemin de croix ! Ici, en prenant la plume pour parler à mon père désormais absent, je ne pouvais m’arrêter, tout coulait, tout trouvait sa vérité immédiate. Je crois qu’il y a une raison très simple, que j’ai découverte à mesure que j’écrivais : c’était là ma vie, il n’y avait rien à trafiquer, rien à négocier. Il fallait ouvrir les robinets du cœur et de l’âme. C’était aussi simple que cela. Mais sans doute n’y serais-je jamais parvenu si la vie avait continué comme si de rien n’était, jusqu’à la veille du 31 décembre.
Etait-ce important pour vous de rendre hommage à votre père par le biais de l’écriture ?
C’était une évidence ! Je l’ai ressenti d’emblée comme ça. Mon père s’exprimait par l’écriture. Moi aussi. En écrivant, je ne pouvais me semblait-il qu’aller à l’essence de ce qui fut à la fois notre relation et de l’homme si singulier et si rare qu’il fut. Après, je me suis interrogé. Faut-il publier ces morceaux d’intimité ? Ne vais-je pas pécher par excès d’impudeur ? La question, je me la suis posée deux minutes, pas plus. Non, pour moi, et pour lui non plus, j’en ai la très nette conviction, non il n’y aurait rien là qui ne risquerait d’être sali. C’est même le contraire : j’ai eu besoin de raconter, par le biais de l’intimité parce qu’entre un père et un fils ça ne se passe que par ce biais-là, le poète et l’homme qu’il fut. Je suis fier et béni d’avoir connu un tel homme. Je veux du coup témoigner. De même qu’il m’apparaît pour moi essentiel, sinon vital d’évoquer le magnifique poète qu’il fut. Mon désir le plus profond est qu’on se mette à le découvrir. Il a ses lecteurs, et parmi eux de nombreux poètes, qui lui ont rendu hommage par de nombreux textes, depuis le début de l’année 2009. Mais je crois qu’il a encore d’autres lecteurs qui l’attendent, et c’est vers ceux-là que ce livre entend aller.
Quel regard jetez-vous sur la carrière de poète de votre père ?
Un écrivain tout en bruissements. Impressionniste, singulier. Avec une petite musique bien à lui, un style inimitable, un souffle haletant, entre émerveillements et blessures. Entre doutes et rêve, pour reprendre le mot de Vigny. Longtemps, je l’ai lu en le considérant un peu comme un héritier des troubadours, chantant l’amour et le voyage léger. Mais l’homme est complexe, profondément clair-obscur, et l’on trouve dans sa poésie autant de fantaisies légères que d’introspections ténébreuses. Et puis, il y a la conscience vive de la furtivité de l’existence. Nous sommes passagers légers, écrit-il, sachant dès ses premiers textes que l’écriture aura pour vocation à la fois de propager l’avertissement –nous allons mourir- et de chanter l’éternité de l’instant. J’ai une tendresse particulière pour ses textes de nuits, comme La nuit diamantine. Il aimait la nuit. La nuit était pour lui, si souvent inquiet, un lieu de refuge et de paix, à côté des stridences du jour. C’est un homme qui avait pour amie la solitude. Le livre ne s’appelle pas pour rien « La nuit s’achève ». Il n’était pas religieux, mais il avait une approche sacrée au monde, à sa beauté, et sans doute aussi à son caractère éphémère. Quand il écrivait : « la nuit s’achève, le jour survient », il écrivait déjà pour célébrer le passage. En n’oubliant pas d’indiquer, à sa façon, que la vie était peut-être ailleurs. Et que le jour allait se lever. J’aime à penser qu’avec ce livre, et tant pis si c’est un peu présomptueux, c’est la pleine reconnaissance de sa poésie qui verra enfin le jour.
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| Interview "Léger Carnage" |
Comment vous est venue l’idée de ce roman que l’on sent très personnel ?
Je n’en sais rien. Pourquoi et comment me viennent les choses ? Après Kartouch, qui était un premier roman plus en légèreté, avec sa touche picaresque, je voulais explorer des choses plus sombres et peut-être bien plus profondes. Faire face, aussi, à des questions qui résonnent particulièrement quand on est au centre présumé de sa vie et que l’on passe de l’autre côté du sommet de la montagne. Dès cet instant, vous savez ?, on perçoit l’horizon. Avec de bonnes jumelles, on peut même à cet âge-là apercevoir l’échéance de la fin. Quand on sait, ou quand on se souvient enfin que l’on va mourir un jour et que de toutes nos gesticulations, il ne restera plus rien, la question est : qu’est-ce que cela change ? Sommes-nous les mêmes ? Continue-t-on paisiblement la route vers le cimetière et la fin de la vie ? Le roman est parti de ces questions. D’une conscience forte de notre précarité. Et le délire existentiel de Léger carnage a suivi.
Comment s’est déroulé le processus d’écriture de ce roman?
Autant je suis amené par mon travail de journaliste à écrire dans la rapidité et l’urgence, autant dès qu’il s’agit d’avancer dans le roman, je suis laborieux, lent. Mais la lenteur est mentale. J’ai besoin que les choses s’écrivent et avancent dans la tête. L’écriture suit alors. J’ai mis longtemps à écrire ce roman, pourtant court. Qui fut plus long de quelques dizaines de pages dans une version antérieure mais que j’ai tenu à resserrer, à élaguer. Je ne suis jamais content de mon travail. Si mon éditeur ne m’avait pas poussé à mettre le point final, je le travaillerais encore et encore, aujourd’hui, demain et après-demain. J’ai commencé l’écriture de Léger carnage en janvier 2006, me semble-t-il. Mais l’idée était là dès 2005 et la fin de Kartouch.
Un premier jet achevé fut sur la table à l’automne 2008. Un texte que j’ai fait lire à mon père et dont nous avons abondamment parlé, quelques jours avant qu’il ne disparaisse soudainement. Sa mort m’a profondément marqué. A un point tel que dès les premiers jours de janvier 2009, quatre jours à peine après son enterrement, j’ai eu le besoin irrépressible de prendre la plume mais cette fois-ci d’écrire sur lui. De lui écrire, d’ailleurs, puisque c’est une lettre imaginaire. Et là, les mots ont coulé avec une évidence forte. Je ne pouvais plus m’arrêter, jour et nuit je lui écrivais. Deux mois plus tard, Léger carnage était au placard, et c’était un autre livre, Mon père, qui existait. En écrivant Mon père, je me suis rendu compte combien depuis des années je cherchais quelque chose de pur et tranchant sur le plan de la vérité romanesque… et combien j’en étais loin. La disparition de mon père, que j’aimais plus que tout, fut une leçon d’humilité. La réalité dépassait la fiction. Je tournais autour de la mort dans une tentative de roman depuis trois ans. Je ne débouchais que sur des instants justes, mais je passais dans l’ensemble à côté de l’essentiel. L’expérience, que j’aurais préféré éviter, de la vraie perte de mon père m’a appris combien on peut se fourvoyer dans la littérature.
Les personnages principaux de Kartouch et de Léger carnage se ressemblent ; ils sont tous les deux mal à l’aise dans leur vie et dans le monde qui les entoure à la limite de la pathologie. On ressent chez vous une vraie tendresse pour ce genre de personnes ?
Et pourtant, tout sépare Kartouch de Léger carnage. Son ton, je l’ai dit plus haut. Son parti-pris littéraire, aussi, qui change absolument tout. Dans Kartouch, nous avions un narrateur distant qui nous contait sur un ton picaresque les mésaventures d’un fonctionnaire égaré en Sibérie. Ici, le roman s’écrit de la première à la dernière ligne dans le « je » subjectif et souvent haletant, et nous ne quittons jamais sa ville. Cela change tout, oui. On ne peut plus observer les personnages comme des cobayes dans un laboratoire. Non, il faut y aller de sa personne, prendre le risque du ridicule, se mouiller. Voilà pour la forme. Sur le fond, comment le nier : Robert Dubois (Kartouch) et Ange (Léger carnage) ont des choses en commun. Ce sont des êtres mal dans leur peau. Des fuyards. Des hommes en crise. Des malades en puissance. Mais la comparaison s’arrête là. Dubois est davantage un couillon, avec une tendance mélancolique. Il se fait mener par le bout du nez par le premier barjot venu. Alors qu’Ange est en pleine crise d’adolescence attardée. Il a la rage. Il est radical. Il joue au grand inquisiteur. Il est à gifler, ce qu’il fait est grave, irresponsable, et pourtant il est possible de l’aimer et de voir en lui un grand gosse blessé, qui ne se rend pas compte de ce qu’il fait
On peut dire sans se tromper, je crois, que l’un des thèmes de ce livre est cette volonté féroce de changer de vie, d’échapper à soi. Comment expliquez-vous votre attrait pour cette thématique ?
Cela renvoie à l’une des deux phrases en exergue du livre, que l’on doit à Bernanos : Il est plus facile que l’on ne croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Changer de vie, au moment où dans sa vie on fait le constat que les portes se ferment et qu’on ne les vivra pas toutes, loin s’en faut, c’est à la fois le chant du cygne et la porte ouverte sur l’espoir. Ce n’est pas mon histoire. Je crois que c’est l’histoire de nous tous. Etre soi, n’être que cela, n’être que soi, c’est une sacrée punition, et celui qui le nie est un malhonnête. Alors on rêve, on se ment, on fait semblant. L’imaginaire devient en somme le pays de tous les possibles. Et un contrepoison contre le temps qui passe.
Le héros principal, Ange, éprouve des difficultés à parler, à dévoiler ses sentiments notamment avec son père à qui il ne parvient à dire ce qu’il ressent. Partagez-vous ce trait de personnalité avec lui ?
Oui et non. Non, parce que pour reprendre l’exemple que vous donnez, avec mon père j’ai toujours eu une communication forte et sincère. C’était une relation absolument magnifique, et j’ai été béni d’en être son fils. Oui, pourtant, parce que derrière les apparences, qui font de moi un être que l’on dira plutôt sociable, je vis moi aussi avec le sentiment d’être un invisible. Au sens étrange du terme, qui justifie l’autre exergue du livre, de Michaux : « même si tu as eu la sottise de te montrer, sois tranquille, ils ne te voient pas. » Cette phrase est une clé, pour moi. Je l’ai faite mienne depuis des années. Et j’ai même un moment voulu appeler le roman « Sois tranquille, ils ne t’ont pas vu ». Au bout du compte, nous vivons tous avec nos masques, et le complexe d’Ange est je crois celui de l’être humain. Nous avançons dissimulés.
Dans Kartouch comme dans Léger carnage, on retrouve aux côtés des narrateurs un animal de compagnie assez original (à savoir un poulet et un canard). Y a-t-il une explication ?
L’animal est nu, au sens propre comme au figuré. A ses côtés, nous aussi nous pouvons redevenir nus, il suffit de s’abandonner. Nos masques tombent. Nous retombons à quatre pattes. Nous avons dix ans. Nous sommes parfois même en odeur de sainteté. L’animal renvoie à la grâce qui se cache en nous.
Les écrivains sont de grands lecteurs ; quelles sont vos références littéraires majeures ?
Je lis peu depuis quelques années. Au temps de mon adolescence, j’étais un lecteur boulimique, et lisais romans et pièces de théâtre. Durant la longue grossesse de Léger carnage, je n’ai pas lu un seul roman. Je voulais, un peu stupidement sans doute, me mettre à l’écart de toute influence possible. Si je vais dans le passé, j’ai la mémoire de textes éblouissants, qui me ramènent à Virginia Woolf (Les vagues), Dostoïevski, Albert Cohen, Shakespeare ou Henry Miller. C’est une culture très classique.
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