Le Somnambule
 



Féroce Éros: cover - interview




François David
Guy Jimenes Parisien de naissance, François David quitte la capitale pour la magnifique et généreuse contrée de La Hague, « la seule région qui soit presque aussi belle que l’Irlande », dit-il. Sous le charme de ce bout du monde où il vit (le Cotentin), il en a fait le décor d’une longue nouvelle fantastique, d’abord intitulée Le Chemin des douaniers dans le recueil collectif Rivage d’encre (Éditions Isoète), puis L’homme qui l’avait dans la peau dans Le pied de la lettre (Éditions Amiot-Lenganey). Parallèlement à ses activités d’écrivain, François David est également à l’origine des Éditions Møtus.



Interview "Féroce Éros"

Pouvez-vous nous expliquer en quoi Féroce Éros occupe une place à part dans votre œuvre ?

Mes précédents textes n’évoquent nullement de façon aussi directe, ou aussi brutale, la sexualité même si elle est présente ici presque en trompe-l’œil, pour tenter d’approcher ce qui constitue l’homme, y compris les parts qu’on préfère ne pas voir. En outre, nombre de mes ouvrages appartiennent à d’autres genres littéraires et s’adressent souvent à un public différent. D’un autre côté, par certains aspects, Féroce Éros est relié à des livres antérieurs (Une petite flamme dans la nuit, Menteurs ou Le Cri) qui évoquaient déjà la tentative de domination de l’homme sur l’homme, ou la mauvaise foi, ou la solitude... Mais il procède de manière beaucoup plus radicale. Et partant de ce qui semble totalement périphérique, voire déviant, il interroge sur l’espèce humaine.

Féroce Éros nous plonge dans l’univers du sado-masochisme ; toutefois, cet univers sert de décor à une véritable réflexion sur l’être humain, ses failles, ses perversions… Une part d’ombre que nous possédons tous, même si nous tentons de nous voiler la face. Pourquoi avoir choisi le sexe, dans ce qu’il a de plus violent et de plus pervers, pour exprimer cette réflexion ?

Il me semble que le sexe est révélateur. Et qu’à l’inverse, les mots peuvent être trompeurs. La violence et la perversion ne sont pas toujours où on les croit. Ou plutôt, il y a parfois aussi beaucoup d’obscénités, d’intérêt, de calculs, de préoccupations bien moins nobles qu’il ne paraît, dans ce qui est présenté comme le domaine prétendument pur du sentiment. Dans le cadre SM (ou « Est-ce aime ? » comme s’amuse à le nommer le narrateur), il y a paradoxalement une offrande au-delà des mots habituels, convenus ou prétendus. « Aller chercher l’autre dans ses retranchements. Pour voir si c’est vrai. Un petit peu. Les mots. Les mots d’amour. Enlever leur peau. Ôter le vernis. Aller chercher plus profond. Gratter. Ce qui reste encore. » Un témoignage extrême qui peut-être rejoint une quête effrénée d’amour. Mais qui risque d’être aussi tout le contraire de l’amour. Un désir de « posséder » l’autre. Toujours plus. D’en avoir témoignage. Dans l’illusion de se trouver. Ou dans l’espoir secret, farouche de s’oublier. De ne plus se voir tel qu’en soi-même grâce à une situation. Ou du fait de celle qui est imposée à l’autre. Un autre. Ou une autre.

François David Le protagoniste de votre roman se retrouve embarqué dans une relation dont il perd complètement le contrôle et qui le pousse toujours plus loin, au-delà de ses limites. Ou de ce qu’il pense être ses limites…

Il est en effet dépassé, mené comme malgré lui là où il n’aurait jamais pensé aller. Mais aussi, il y a peut-être de la mauvaise foi dans cet aveuglement. C’est pratique d’être entraîné tout en imaginant ne pas vouloir l’être. Dans le sexe, mais dans les conflits sanguinaires également, on veut croire que c’est malgré soi. Et masquer le plaisir ambigu. Or, pour passer du domaine intime au domaine social, ou au politique, il y a des pulsions que les hommes souvent refusent de reconnaître, de circonscrire ou de nommer et qu’ils dissimulent sous des causes qu’ils s’appliquent à présenter comme nobles ou nécessaires. Le protagoniste du livre n’a ni cette dimension, ni cette démarche. Mais il n’en élabore pas moins un système de fuite, ou de dénégation, afin d’imaginer que tout se passe malgré lui. Or c’est le soupçon du contraire qui peu à peu l’ébranle, lui fait perdre ses prétendues certitudes et tous ses repères.

Le nazisme apparaît en filigrane tout au long du roman. Pensez-vous que nous sommes tous susceptibles de sombrer dans une telle folie (que l’on se situe du côté de la domination ou de la soumission) ?

Qui aurait pu soupçonner que le nazisme naisse en Allemagne, nation ô combien civilisée, cultivée et raffinée ? Et, après le nazisme, qui aurait imaginé un génocide au Cambodge, dont les habitants sont si doux, si particulièrement attentifs et ouverts ? Ou au Rwanda ? Où le voisin a coupé, découpé son voisin à la machette ? Y compris les enfants. Y compris les bébés. Quel pays peut en être dès lors préservé ? Les hommes de quel temps ? De quels lieux ? Un personnage de La Peste disait qu’il souhaitait se situer toujours du côté des victimes, jamais du côté des bourreaux. La formule est presque trop belle. Il est sans doute plus utile de se rappeler la toute dernières phrase de ce roman : « Peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ». Et aussi celle de Brecht : “Il est encore fécond, le ventre d’où est sorti la bête immonde”

Votre roman se compose de deux parties symbolisées notamment par les lieux dans lesquelles elles se déroulent : la chambre d’hôtel et la cellule de prison. Toujours des espaces clos et impersonnels. Pourquoi ce choix ?

Je ne crois pas que je choisisse, que je choisisse vraiment, que je choisisse jamais dans l’élaboration d’un texte. Souvent, c’est après, comme ici, par une question, que je remarque ce qui est en effet présent, sans qu’il y ait eu un choix conscient, rationnel et préalable. Je préfère d’ailleurs qu’il en soit ainsi. Le cadre de la prison, c’est vraiment celui de l’Enfer. De L’Enfer de Dante. Et de l’enfer sur terre. Le lieu du non droit, au nom même du droit. C’est aussi un cadre révélateur. Dans l’enfermement et la solitude, même trop relative aux yeux du personnage-narrateur, les hommes sont plus qu’ailleurs face à eux-mêmes : « De là vient que la prison est un supplice si horrible » remarquait Pascal. Avec la tentation là encore de s’en prendre à l’autre pour ne pas se confronter à sa propre terreur. La chambre d’hôtel est sans doute, elle, une autre prison. Ou un autre miroir. Ou un enfer en creux. En image inversée. D’un provisoire et dérisoire paradis.

Les personnages sont « impersonnalisés » également. Les noms sont peu cités et n’apparaissent que tard dans le récit. Virginie ne souhaite d’ailleurs pas être appelée par son prénom – d’ailleurs, pour le moins ironique dans ce contexte ! On comprend le bourreau qui déshumanise sa victime en niant son identité, mais pourquoi Virginie refuse-t-elle également d’être appelée par son prénom ?

L’impersonnalisation du personnage tient d’abord à un choix d’écriture. Car là, il s’agit pour moi d’un vrai choix. Plus un personnage est personnalisé, moins il me semble l’être. Il me paraît, en tout cas, moins chargé de densité humaine. Il est un être de fiction pure, avec toutes ses singularités, son identité d’abord sociale ou géographique, qui en font, à mes yeux, plutôt une esquisse pour un éventuel film à venir... Je cherche autre chose dans un livre. Fût-il un roman. Une part d’humanité la plus commune possible. Également, dans Féroce Éros, Virginie ne veut pas être appelée par son prénom à un moment particulier, lorsqu’elle sent soudain possible d’inciter le narrateur à la nommer autrement, de façon « innommable » précisément. Ce que l’autre refuse bien sûr d’abord. Mais seulement d’abord, en cette étape comme dans toutes les autres.

Le personnage semble sombrer dans une véritable folie. Arrive-t-il un moment où l’horreur est telle qu’il n’y a plus d’autre issue possible ?

Je ne sais pas s’il s’agit de folie, véritable ou pas. Peut-être. Et c’est la liberté entière du lecteur de le penser. Mais il est vrai que face à l’horreur, on peut se trouver confrontés aux issues les moins attendues. Pendant la guerre, un grand résistant, lorsqu’il était soumis à la torture, s’évanouissait vraiment. Si bien qu’il s’avérait inefficace, pour les bourreaux, de le soumettre à la torture. Ce qui m’a surtout intéressé, c’est la notion de lisière. Le fil infiniment ténu. Au point qu’il est difficile de savoir si on est d’un côté ou de l’autre. Ou bien de quel côté on va basculer. Comme dans un instant infini d’indétermination. Un instant où rien n’est définitivement tranché. Qui laisse le champ ouvert encore à tous les possibles à propos de l’être que l’on est. Dans une suspension qui serait à la fois ponctuelle et éternelle. Mais peut-être pas la plus irréelle. Est-ce rêve ? Est-ce fuite ? Est-ce espoir ? Est-ce folie ?

Vous semblez fort attaché à ce thème de l’invisibilité, de l’inexistence au monde. Vous l’aviez déjà évoqué – bien que de manière différente – dans un roman intitulé Le cri. C’est un sujet qui vous préoccupe particulièrement ?

Je trouve que l’attention, la véritable et profonde attention, est bien plus rare qu’on ne l’imagine, même si elle paraît une évidence, même si la plupart des êtres humains se targuent d’en user. Voir, voir réellement. Et écouter vraiment. Est-ce qu’on sait écouter ? Se regarder ? Et en même temps, c’est la base minimum de tout échange, de toute relation humaine : l’attention. Paradoxalement, dans Féroce Éros, la relation particulière permet au moins une attention elle-même particulière. Pleine. Intense. Absolue.

Vous écrivez à la fois pour les adultes et pour la jeunesse – Le cri, notamment, fait partie de vos romans jeunesse. Comment abordez-vous ces différentes productions ? Du point de vue des thèmes, de l’écriture ?

Pendant tout le temps où j’écris, je ne pense pas tant au lecteur. Ni à son âge ni à beaucoup d’autres critères. Ce n’est pas, je crois, manquer de considération pour lui. Tout au contraire. Il convient de savoir oublier le lecteur pour se trouver libre, libre d’écrire un ouvrage digne de lui, qui n’aura pas d’abord une visée, une « cible » même comme on l’entend dire de plus en plus fréquemment et horriblement désormais. Je n’aborde jamais un livre par un thème. Je découvre ce que j’écris en écrivant. Comme une route qui se trace au moment où on l’emprunte. Pendant longtemps, je me demandais si cela pouvait se confier. Et puis, peu à peu, j’ai découvert, en lisant des interviews de certains écrivains, mais aussi de certains peintres, et de ceux que j’admire particulièrement, qu’ils procédaient ainsi, connaissaient ce risque et cette découverte progressive, sans parapet, sans garde-fou.
En ce qui concerne la littérature jeunesse, il y a toutefois le registre de langue pour lequel il convient d’être vigilant, trouver un équilibre pour ne pas renoncer à trop de tournures, pittoresques ou simplement appropriées, mais en veillant aussi à ne pas abuser de termes qu’un jeune lecteur ne peut pas connaître. Il en est de même pour les références culturelles, les allusions, les sous-entendus. Mais il y a aussi de grandes différences entre tel et tel livre dit de « littérature jeunesse ». Le Cri est destiné aux adolescents et, sous le terme de littérature jeunesse, sont réunis des ouvrages pour des lecteurs d’âges très différents. Mais même lorsqu’il m’arrive d’écrire pour un album, je souhaite sincèrement laisser au jeune lecteur, avant tout, sa liberté. En rêvant à l’idéal de ces contes de fées où, comme Bettelheim l’a montré, chacun, à chaque moment, peut se découvrir, dans le respect de sa personnalité propre, dans tout ce qu’il a de semblable et tout ce qu’il a de différent.

Votre écriture est ciselée, et pourtant, vous surprenez par moment en insérant des bouts de phrases ou des passages entiers à la syntaxe malmenée. Pourquoi ces changements de style soudains ?

Le changement de rythme me semble important. Réveiller le lecteur. L’atteindre de mille façons, et pas seulement en s’adressant à sa raison. Ne pas le laisser tranquille. Ni s’endormir. Ni être totalement indemne. Il me semble que c’est cela aussi, écrire un livre. Et sans cesse, lorsque je le fais, me revient la formule de Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »



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