Le Somnambule
 



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Fidéline Dujeu
Fidéline Dujeu Coquillages et l’Ile berceau, les deux premiers romans de Fidéline Dujeu, ne laissaient planer aucune équivoque. Cette habitante de la verte région de Philippeville aime… la mer. Les plages battues par le vent, le clapotis des marées, le chant des sirènes, les cris des mouettes. Tous les petits bruits de la vie maritime qu’elle écoute avec recueillement, tous les silences aussi. Ces silences, ils font de la musique avec les mots, ils se lisent dans des histoires habilement menées, ils s’intègrent dans le corps des personnages. Des personnages doux mais non dénués de fêlures Forts et fragiles. Humains, infiniment humains, à l'image de Marie-Rose, l'émouvante héroïne de Guère d’homme. à l’image aussi de leur jeune conteuse qui consacre sa vie à l’écriture, à la lecture et à l’éducation de ses enfants.


Interview "Coquillages"

Dans ce premier roman, vous endossez la plume de plusieurs narrateurs, qui se passent le relais en quelque sorte…

Oui, il y a trois narrateurs, deux hommes et une femme. Leurs interventions ne respectent pas un ordre temporel ou de causalité, elles construisent l’histoire de Chloé. Chaque narrateur prend en charge une partie de l’intrigue. Un seul narrateur, me semblait-il ne pouvait endosser la responsabilité du récit dans son entièreté. J’ai commencé le roman avec Renaud, le premier narrateur. Puis, quand son histoire a été terminée, je me suis aperçue qu’il fallait aller chercher d’autres bribes de vies pour comprendre celle du personnage central. Les autres narrateurs se sont imposés, je n’avais pas d’idée préconçue sur la forme du roman. Chaque personnage, en fait, parle de lui et c’est à travers ces trois témoignages que le roman de Chloé prend forme.

Pour en arriver à une vision polyphonique, à divers éclairages sur des pièces différentes d’un même puzzle?

Voilà. C’est l’histoire d’une jeune femme, en prise avec la vie dans ce qu’elle a de merveilleux, l’amour, la création, mais aussi ce qu’elle a de douloureux. Les trois narrateurs apportent chacun leur pièce du puzzle de son histoire, de sa souffrance. C’est aussi l’histoire de Renaud qui est amoureux d’elle.

A la lumière de ces personnages, magnifiques mais marqués par le destin, on se demande quelle est la part de vous dans vos héros ?

Je possède un petit nombre de textes autobiographiques que je ne publierai jamais. Ce roman-ci, en revanche, est une vraie fiction. Bien sûr, j’ai emprunté des morceaux de vie à gauche à droite et je peux m’identifier à chaque personnage, c’est tout le travail de l’imagination.

Question inévitable à la lecture de votre roman : d’où vous vient cet intérêt, fascination mêlée d’horreur, pour le feu ?

En fait, ce n’est pas le feu qui me fascine, ce qui me plaisait, c’était le mot « brûlure ». Il y a tout un imaginaire associé à ce mot qui me parlait beaucoup : la passion, l’amour, la souffrance, le corps… Peu à peu, l’idée a pris racine et je l’ai concrétisée, ce n’était plus seulement une métaphore, je voulais une femme aux « brûlures vives ». C’est le personnage de Chloé.

A la lecture de « Coquillages, on a l‘impression que vous dites le moins pour faire passer le plus. Dire l’essentiel, puis sous-entendre, suggérer, ce sont vos marques de fabrique ?

Je ne sais pas si ce sont mes marques de fabriques, je n’ai pas écrit assez de romans pour me définir. J’ai tendance à croire que le lecteur fait son chemin dans le roman et j’aime le laisser libre d’interpréter les non-dits, les espaces, les silences. Je suis conteuse, je raconte des histoires pour les enfants ou pour les adultes. Quand je conte, je conte avec des mots mais aussi avec la voix, le corps, le visage, le regard… J’aimerais faire passer tout ce langage non-verbal dans l’écriture. Si le lecteur pouvait entendre les silences dans le roman…

Les écrivains sont forcément de grands lecteurs. Certains écrivains vous ont-ils marqué ? Au point d’exercer sur vous une influence ?

Je lis beaucoup, c’est vrai. Tout le temps. Quand je n’écris pas et aussi quand j’écris. Je fais le plein de mots, d’histoires… Beaucoup de romans. Pas seulement. Je lis aussi Jung ou Heidegger ou Corto Maltese. Rimbaud régulièrement . Pour le moment j’adore Alessandro Baricco. Je dévore et je relis. Et Gao Xingjiang et Amos Oz et Paul Auster… Mais je lis depuis vingt-cinq ans et je me sens vraiment habitée par tous les auteurs que j’ai croisés.

Il y a des points d’univers communs avec les autres auteurs de la collection « Fulgurances ». Une certaine noirceur partagée. Mais, peut-être à la différence d’Etienne Ethaire ou de Vincent Flajac, vous avez mis des touches de lumières dans votre récit. Il y a le drame, mais il y a aussi une ouverture possible.

Oui, j’espère… Je ne suis pas quelqu’un de sombre. « Coquillages » est un roman tragique mais en même temps, c’est une histoire d’amour. Les sentiments sont forts et c’est pour ça qu’ils blessent mais aussi qu’ils touchent…

Cette ouverture possible, ce condensé de tous les espoirs, il se dirige tout naturellement vers l’enfance ?

Oui, l’amour et l’enfance vont de pair. Aussi tragique qu’elle soit, une histoire d’amour est toujours riche d’un avenir, les enfants sont souvent cet avenir. C’est le cas dans « Coquillages ». Les enfants comme les autres personnages du roman sont marqués par le destin mais ils sont aussi libres face à ce destin, personne ne sait si ils porteront l’histoire de leur mère ou pas. C’est en ça qu’ils représentent l’espoir.


Propos recueillis par Anthony Heukmes


Interview "L'île Berceau"

Voici votre deuxième roman. Vous y passez du "je narratif" au "il" et au "elle". Qu'est-ce qui vous a poussé à effectuer ce passage?

J’avais envie de sentir cette proximité mêlée de distance qui différencie cette forme d’écriture du « je » narratif, cette sensation correspond aussi à ce que vivent les deux personnages principaux du roman : ils sont à distance d’eux-mêmes, tout en étant très vrais.

Vous gardez toutefois la polyphonie. Il y a deux histoires qui s'emmêlent... et qui finissent par se rejoindre...

Oui. Je raconte l’histoire de deux personnages différents de sexe, d’âge, mais ce pourrait être un seul et même personnage. Leurs vécus sont très proches, ils se mêlent un peu.

Avant que les deux histoires ne reprennent leur cours, séparées, comme si ce récit que vous nous avez conté était un interlude?

C’est un entre-deux. L’île est un refuge pour mes personnages, pour qu’ils puissent y passer un moment à distance de leur propre vie, de leurs amours.

Mais les personnages évoquent aussi leur passé. Car ils sont des "produits" de ce passé. Et en fait, c'est paradoxalement une double histoire d'amour qui dure sur un très long laps de temps: treize ans se sont en effet écoulés depuis les vrais débuts de votre récit. Mais ces treize années sont très ramassées. Vous avez préféré ne pas vous étaler sur ce temps qui est passé. Comment êtes-vous parvenue à "effleurer" ce temps qui passe sans qu'il n'ait aucune prise sur l'amour?

Une histoire d’amour se définit souvent par son début et sa fin. Ce sont les événements qui prennent sens, dont on se souvient. Le quotidien, s’il est calme et tranquille ne se raconte pas, il s’inscrit dans une durée et se vit. Le temps en soi n’a pas de prise sur l’amour, c’est plutôt l’ennui, la lassitude. Mon personnage ne s’ennuie pas dans ses amours parce qu’elle a deux amours, le quotidien est perpétuellement renouvelé.

Il semble que vos textes prennent beaucoup d'importance dans leur "montage". L'art de la narration. C'est construit par petits touches successives.

J’ai écrit ces deux romans de la même façon. Ce sont des montages, il y a des raccords, des angles de vue simultanés, des projections dans le passé,… J’ai parfois l’impression d’écrire un film mais l’essentiel est dans les mots, les phrases et c’est l’écrit qui renvoie aux images.

Pour Coquillages, la question de votre marque de fabrique vous avait été posée. Vous restiez prudente. C'était trop tôt pour en parler. il semble en tout cas que se poursuive ce travail sur un style où les silences ont un fort pouvoir d'accompagnement des mots.

C’est vrai. Il y a beaucoup de silence dans mon écriture. J’ai parfois l’impression que le silence est le but même de l’écriture… Parvenir enfin à me taire… ! Je suis fort influencée par la poésie, en fait. Un mot, une phrase peut résonner à l’infini. Il faut les trouver. Je cherche beaucoup. Je suis encore loin d’atteindre l’infini mais si le lecteur garde en lui un seul mot ou même un seul silence de mon roman, je suis comblée.

Parmi vos thématiques, on ressent toujours l'amour et le désir. Ces deux notions ne sont apparemment pas forcément liées...

Si. Vous avez mal lu ! Serait-ce ma conception de l’amour qui n’est pas universelle ???

On note aussi, comme une récurrence, la présence des blessures intérieures, ces blessures qui tailladent l'âme, et mettent du temps à se cicatriser. Mais ces blessures aussi qui peuvent se guérir. Car la vie est plus forte que tout, emporte tout sur son passage ?

Oui, la vie emporte tout, la vie l’emporte.

Ce qui frappe à la lecture de votre île berceau, c'est la sensibilité qui se cache derrière les personnages, et a fortiori la grande sensibilité de l'auteur? Les gens sensibles se blessent-ils plus facilement que les autres? Sont-ils plus fragiles? Vous-même seriez-vous une perpétuelle blessée en perpétuelle guérison?

Je ne répondrai pas à cette question !… Je n’ai pas du tout envie de me la poser…



Interview "Guère d'homme"

Ce roman nous remémore le passé. Etait-ce important pour vous de parler de cette époque ? À savoir de celle de la deuxième guerre mondiale ? Que représente cette époque pour vous ?

C’est une époque qui fait partie des gens de ma génération (je suis née en plein baby boom). Nos parents sont souvent des enfants de l’après-guerre, ils ont peu entendu parler des années 1940-1945 parce que leurs parents voulaient, je pense, aller de l’avant. Néanmoins, ces années de plus ou moins grande souffrance étaient inscrites en creux dans leur éducation. Il faut du temps pour aborder les traumatismes, il me semble que le lien que j’ai avec cette époque est réel mais en même temps, il est ténu, il pourrait se faire oublier. C’est ce que je voulais éviter avec ce roman.

Existe-t-il un lien entre ce roman et une de vos grand-mères, grand-tantes ou quelqu’un de vos ancêtres ?

Mes grand-mères avaient toutes les deux une vingtaine d’années au début de la guerre. L’une d’elles était en effet enceinte quand son mari est parti se battre et a été fait prisonnier. C’est en me posant la question de son attente (la grossesse, les cinq années de captivité) que j’ai eu l’idée du roman. Mais ce n’est pas son histoire que je raconte.

C’est une histoire « en cadres ». Une « frame-story » comme on dit en littérature anglaise. La narratrice parle de Marie-Rose et Marie-Rose raconte elle-même sa vie. Quel est le but de cette structure ? Quel est l’effet recherché ?

Je ne calcule pas. Je n’ai pas de plan d’écriture ni d’intention. Le roman et sa structure se sont construits instinctivement. Je suis rentrée dans la peau du personnage narrateur comme dans celle de Marie-Rose, c’est ce qui explique les changements de sujet (par moments Marie-Rose dit « je », à d’autres la narratrice dit « elle »). Cette façon d’écrire me semblait juste par rapport à ce que je ressentais, c’est tout. L’idée de départ – la narratrice envahie malgré elle par une femme qu’elle n’a pas connue – imposait cette écriture.

Vous êtes-vous spécialement documentée sur la façon dont les gens ont vécu la guerre, ou vous êtes-vous référée à l’ensemble de données récoltées dans votre mémoire depuis l’enfance grâce à la famille, l’école et les médias ?

Je me suis beaucoup documentée mais pas comme une historienne. J’ai lu des témoignages, des histoires vécues, des récits. Des historiens de ma région spécialisés dans l’histoire locale m’ont prêté des documents. Un historien d’autre part publie régulièrement des petits carnets sur la région, je m’en suis inspirée. En fait, je me suis plongée dans ces années de guerre. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas l’exactitude historique mais le ressenti, le vécu.



Interview "Angie"

Angie s’inscrit dans la continuité de vos précédents romans en explorant des thèmes qui semblent vous tenir à cœur. On y retrouve tout d’abord la question de la maternité ; dans vos romans, celle-ci se retrouve toujours confrontée au désir amoureux : que la maternité soit refusée et l’enfant jalousée dans Coquillages, qu’une mère s’éloigne de ses enfants le temps de faire le deuil de son amant dans L’île berceau, qu’une étrangère reprenne le rôle de mère de la femme qu’elle a aimée… Vos personnages féminins sont toujours contraints de « choisir » entre le rôle d’amante ou de mère. Selon vous, est-ce une fatalité à laquelle toute femme est soumise ou l’équilibre est-il possible ? Comment ?

Je pense, j’imagine, j’espère que l’équilibre est possible…et que la mère et l’amante que je suis a plus ou moins trouvé un équilibre… Mais je sais que cet équilibre n’est jamais acquis et qu’autant le rôle maternel que la vie amoureuse sont toujours soumis à des remises en question. Il est certain que les femmes d’aujourd’hui doivent faire face de façon plus criante à cet écartèlement entre la vie amoureuse, la vie rêvée et la maternité. Nous sommes beaucoup plus libres que nos mères et grands-mères d’être ce que nous voulons, la difficulté est de savoir ce que nous voulons…

Vos personnages sont en quête d’eux-mêmes. Dans Angie, Sylvain est confronté à un dilemme lorsqu’il découvre la vérité sur Angie et sa mère : peut-il continuer à aimer celle qui l’a élevé après l’acte qu’elle a commis envers sa « vraie » mère ? Doit-il renier une partie essentielle de sa vie par loyauté envers elle ? Selon vous, est-il possible de rester fidèle à soi-même sans être quelque peu infidèle aux autres ?

La question de la loyauté, plus que de la fidélité peut-être, est au cœur de ce roman. Je n’ai pas de réponse en ce qui concerne la loyauté, je n’ai en fait que des questions et des histoires…

Un autre thème récurrent dans vos différents romans est celui de la mort. Pourquoi cette omniprésence ?

Pourquoi cette omniprésence de la mort dans nos vies ?... De nouveau, je n’ai que des questions…

Dans vos précédents romans, si les personnages étaient prisonniers de leur mal-être intérieur, ils évoluaient tout de même dans un univers relativement ouvert – symbolisé le plus souvent par la mer ; Angie, par contre, superpose les univers clos, voire saturés. Vous allez même jusqu’à nous enfermer dans la tête de Sylvain dont la surdité renforce encore l’isolement. Cette superposition de cloisons était-elle voulue ou s’est-elle imposée naturellement ?

Cet univers s’est imposé naturellement, peut-être justement parce que le point de départ de cette histoire était la surdité de Sylvain. Il y a, c’est vrai, beaucoup d’enfermements dans ce roman mais finalement, Sylvain se sauve dans les grands espaces…

Un tel décor laisse peu de possibilité de fuite… Sylvain parvient à s’échapper à travers la musique – malgré sa surdité ! - ; cependant, c’est aussi la musique qui le ramène à son histoire et à sa souffrance…

La musique est, dans la vie de Sylvain et Angie, tout aussi enfermement qu’ouverture. Ce n’est pas la musique qui sauve Sylvain directement mais elle sauve peut-être Angie.

C’est la première fois que vous abordez le thème de la musique dans un roman,  vous écrivez, par ailleurs, des textes de chansons… Quel est votre rapport à la musique ? Quelle place occupe-t-elle dans votre quotidien ?

Je suis fascinée par la musique mais je ne suis pas musicienne. Je prends régulièrement la résolution d’apprendre le violoncelle sans avoir la discipline de le faire… Mais j’aime chanter et surtout j’aime écouter. Je suis sous le charme des voix des hommes, des femmes, des musiciens virtuoses ou même « sauvages » dès que je sens qu’ils  y croient… J’écoute aussi beaucoup de chanson française, parce que, bien sûr, les mots me touchent. Et j’écris des chansons pour ma sœur qui leur donne tout leur sens avec sa musique. Nos imaginaires communiquent très bien.

La musique vous accompagne-t-elle dans votre travail d’écriture ? Si oui, quelles sont les musiques ou les voix propices à votre inspiration ?

Pour ce roman, évidemment, j’ai écouté beaucoup de musique. J’ai écouté le silence aussi, comme Sylvain. Je l’ai accompagné dans sa passion pour Billie Holiday et Janis Joplin, j’ai aussi assisté à quelques concerts de blues !

Si vous n’aviez jamais abordé le thème de la musique dans vos romans, celle-ci était tout de même déjà présente dans votre écriture. En effet, votre style joue sur le rythme et les silences. Recherchez-vous cette musicalité ?

Oui. C’est important. Il faut que ça sonne, qu’il y ait un équilibre, une justesse mais j’ai beaucoup de mal à expliquer cette musicalité, je crois que ça me plaît aussi qu’il reste cette part d’instinct.

Vous sentez vous évoluer vers une écriture plus poétique ?

Oui et non. Oui, dans le sens où j’ai envie de travailler sur les mots et leur musicalité et non dans le sens où je me sens plus cynique et moins romantique en vieillissant… Mais la poésie n’est pas seulement romantique…





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