Le Somnambule
 



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Étienne Éthaire
Étienne Ethaire On n’est pas sérieux quant on a quinze ans. Et Étienne Éthaire ne l’est pas. Il joue au rebelle new wave, en chemises à jabots… On n’est pas sérieux quand on a vingt ans. Et Étienne Éthaire ne l’est pas. Il se donne pourtant des apparences de bonne conduite en enfilant des années d’unif dédiées à l’ivresse des slows dans les thés dansants... On n’est pas sérieux quand on a vingt-cinq ans. Et Étienne Éthaire ne l’est pas. Il voyage autour de Liège et du monde, sac à dos sur les épaules et cahier à spirales dans la poche. Ecrire. Pour la passion des mots glissés comme des traces d’exil… On n’est pas sérieux quand on a trente ans. Et Étienne Éthaire ne l’est pas. Il se donne pourtant des apparences de bonne conduite en travaillant comme critique de cinéma. Ecrire. Pour le beurre, l’argent du beurre et l’expérience peu recommandable de la « vie professionnelle… Passent les années. Étienne Éthaire s’avance-t-il enfin sur la voie de la sagesse ? Sa folie, il tente désormais de la réserver à ses personnages de fictions (La Langoureuse et Alissia Lone) ou à ses déclarations d’amour intempestives, obsessionnelles, aux actrices (Casting). Écrire. Avec l’intime conviction qu’il s’agit du seul acte donnant un sens à la vie.
www.etienne-ethaire.net


Interview "La Langoureuse"

Il est assez déconcertant de voir un homme écrire au féminin. D'où vous vient cette curieuse pratique?

Heureusement pour ma santé mentale, je n'écris au féminin que dans le cadre d'une histoire, d'une dérive imaginaire. C'est nettement plus intéressant, cela permet de ne pas subir les limites, les contraintes, de sa propre corporéité. Je suis alors tout à fait autre. Je peux donc écrire des récits tout à fait autres d'une manière tout à fait autre. J'emprunte un chemin imaginaire qui évite totalement tout risque d'autobiographie, ce qui m'offre une liberté absolue, ce qui garantit la primauté de l'imagination. Mais à ces raisons somme toutes trop philosophiques, il y en a une autre, plus privée. Je suis fortement intéressé par les ressorts de la féminité. Je trouve la psychologie féminine nettement plus complexe que son alter ego masculin. Plus passionnante pour tout dire. Explorer la féminité, c'est troublant, c'est plonger dans un tourbillon. Il faut l'immersion totale dans le corps et dans l'esprit d'une femme. Je me jette ainsi de l'autre côté du miroir, comme Alice au pays des Merveilles.

Vous êtes aux antipodes des 99% de romanciers qui pratiquent l'autobiographie. Ce qui n'empêche pas le lecteur de ressentir un univers personnel très intense à la lecture de "La Langoureuse".

Je dirais même que c'est un atout. Et puis la manière de fonctionner que je viens de décrire est bien moins une méthode qu'une réelle façon de ressentir les choses. Il y a une femme estampillée en moi. Et son espace d'expression, c'est l'écriture. Peu importe qu'elle s'appelle Maleea, peu importe qu'elle s'appelle Alissia comme dans le deuxième roman que je suis en train d'écrire, ce qui compte, c'est qu'elle est là, vivante, intensément présente; elle bouge, elle vibre, elle palpite. Ce qui compte, c'est que cette femme, ce double d'écriture, me permet sans doute d'exorciser des démons. Des angoisses: la peur de la maladie, la peur de la mort, symboliquement très présentes dans ce roman. Cette femme est une main amie qui me tient en équilibre et qui, en dehors de l'espace d'écriture, se fait discrète, comme seules de vraies amies savent le faire quand il le faut.

Vous dites qu'explorer la féminité vous envoie au Pays des Merveilles, mais "La Langoureuse" est plutôt une histoire sombre, pour ne pas dire noire... Comment expliquez-vous ce phénomène?

Je n'ai pas de réponse vraiment satisfaisante sinon que les histoires viennent, s'imposent, qu'il est impossible de les choisir, qu'au contraire, ce sont elles qui vous investissent. Je suis néanmoins persuadé qu'il y a plus d'intensité dans le drame. En littérature, je préfère le noir au rose pastel. J'aime les contrastes, les effets saisissants, j'aime les romans qui ont un impact. J'aime l'ambiguïté, j'aime être dérangé. La littérature n'a pas vocation de caresser les lecteurs dans le sens du poil, mais de leur faire ressentir des émotions, quitte à les mettre mal à l'aise. Un lecteur ne doit jamais sortir indemne d'un roman.

Par rapport à votre roman, quels seraient alors les sujets de réflexion que vous voudriez que le lecteur aborde?

Oh, libre à lui! L'écrivain propose, le lecteur dispose. Une fois publié, le livre n'appartient plus à l'écrivain. Le lecteur en fait ce qu'il veut. Aimer, détester, penser plus loin, refouler. Je suis pour la liberté de lecture. Je n'aime d'ailleurs pas d'imposer une fin au lecteur, je préfère lui laisser un espace, une ouverture...

Mais dites-nous quand même un sujet de réflexion...

D'après moi, il y a une question majeure en forme de triumvirat qui traverse ce roman: "Qu'est-ce que la folie, qu'est-ce que la maladie mentale, qu'est-ce que la normalité?" Mais les écrivains n'ont pas vocation de répondre à de pareilles questions. Si un écrivain peut, par son intervention, montrer qu'une frontière est plus floue qu'on ne le croit, eh bien, il a gagné son pari. Il a fait avancer le débat. Mais à la limite, c'est déjà conférer un rôle excessif à une oeuvre littéraire, de vouloir générer cette avancée du débat. Au niveau de l'approche du public, le but de la littérature concerne l'émotif. Il s'agit de faire ressentir. De toute manière, l'intelligence émotive l'emportera toujours sur l'intelligence rationnelle. Seule l'intelligence émotive pourra venir à bout des visions manichéennes qui dominent encore ce monde, seule l'intelligence émotive pourra éradiquer les derniers tabous qui font, qu'encore au XXIe siècle, certains humains se permettent de juger d'autres humains, pourtant libres et consentants.

En disant cela, vous critiquez la morale. Cela ne risque-t-il pas de sonner comme une provocation?

Je ne comprendrais pas pourquoi. Je ne critique pas la morale, je critique les morales intégristes. Il faut se méfier des bonnes intentions qui dérivent en pensées totalitaires. Il n'y a rien de subversif à clamer l'aspiration au bonheur de deux adultes libres d'esprit qui sont dans le désir de s'aimer. "La Langoureuse", c'est une histoire d'amour et de haine, rien d'autre.

Manifestement, vous avez envie de rester évasif...

Je souhaite préserver l'atmosphère et le suspense du roman, en effet. Et puis, de toute façon, Marguerite Duras a dit que les écrivains ne devraient pas s'exprimer en-dehors de leurs livres, que leurs livres doivent parler pour eux. C'est paradoxal, venant d'elle qui n'a jamais su tenir sa langue en poche... Enfin, bref, je dois faire partie de cette race d'écrivains-là, de ceux qui ont envie qu'on leur foute la paix, qui essaient de faire ressentir leur univers à travers leurs écrits, et qui estiment que c'est suffisant comme effort, que c'est à la fois une grande joie et une grande douleur, et qu'il n'y a pas besoin d'aller au-delà. Le reste, c'est du marketing.

Vous venez de citer Marguerite Duras. Quelles sont vos références en littérature?

Eh bien, Duras. C'est l'aboutissement quelque part, l'ouverture à la modernité. Elle a donné à la littérature l'immense pouvoir de la musicalité. Sinon, j'aime beaucoup Jean-Marc Lovay, un très grand écrivain. Et Ingeborg Bachmann pour son écriture schizophrénique. J'ai aussi une affection pour des écrivains que l'on ressent dès leur première phrase comme "intensément présents à la vie", des Djian, des Despentes...

Au niveau du style, votre écriture semble très rigoureuse, très précise.

Oui, c'est une écriture travaillée. Je n'ai pas du tout la prétention de la bonne phrase, de la bonne musique au premier jet. L'écriture se travaille à l'oreille, du moins est-ce ainsi que je fonctionne, et non dans l'inspiration écervelée. Malgré cette immense remise en question de chaque mot, de chaque phrase, il faut néanmoins garder la spontanéité de la première touche. L'écriture, cela relève de l'alchimie.



Interview "Alissia Lone"

Votre deuxième roman est toujours écrit au féminin?

Oui, à partir du moment où j'écris de la fiction, je me mets dans la peau d'une femme. C'est un processus irréversible, je crois. Un état d'esprit. Cela vient naturellement et me procure l'avantage automatique d'être à 100% dans l'imaginaire.

C'est une volonté de vous préserver, de ne rien dévoiler de personnel?

Non, au contraire. Le passage dans la peau d'une femme me permet de dégager des impressions très intimes. Mais la gestion de ce qui est personnel se fait ainsi sans déballage, simplement à travers la représentation d'un univers. Christine Angot dit que "refuser d'inventer, ce n'est pas une incapacité, mais un principe". Je comprends parfaitement ce sentiment. Mais je fonctionne différemment. Pour la paraphraser, je devrais dire que "s'obliger à inventer, ce n'est pas une contrainte, c'est un principe".

En vous mettant dans une peau de femme et en lui faisant vivre des situations extrêmes, impossibles à connaître pour un homme, n'avez-vous pas peur qu'on vous dise sur un ton de reproche: "mais vous parlez de choses que vous n'avez pas vécues"...

Si, c'est certain que c'est une critique à laquelle je risque d'être confronté. Mais la littérature doit être un espace d'invention. Si on vient me dire "Mais vous n'avez pas vécu un viol, vous n'êtes pas autorisé à en parler", alors il faut dire aux écrivains qui font des polars qu'ils n'ont jamais tué personneou fait de hold-up; il faut dire aux écrivains de S.F. Qu'ils ne connaissent rien de l'an 3000 etc. etc. En leur disant, vous ne pouvez dès lors en parler. En fait, le raisonnement est absurde.

Vos deux héroïnes, Maleea Lori Hall et maintenant Alissia Lone, ont de nombreux points communs, et pas seulement d'avoir un nom à consonnance anglo-saxonne...

Je dirais qu'il y a un grand pont qui les relie, c'est qu'elles sont toutes les deux en souffrance. Elles vivent une tragédie intérieure. Et pensent/écrivent pour se rebeller du drame qui se joue en elles. La base est donc sensiblement la même. Mais le drame que vit Maleea Lori est mental tandis que celui d'Alissia Lone est physique. A partir de là, ce sont deux livres qui dressent des portraits de femmes qui ont un caractère très différent. Maleea Lori est dans une psychologie du tout ou du rien. Elle ne connaît pas la nuance. C'est noir ou blanc. Amour aveugle ou rejet total. Elle n'est pas équilibrée et connaît donc de graves perturbations psychologiques. Ce qui fait qu'elle se laisse aller. Au contraire, Alissia Lone est une battante. Elle puise de la force à tous les râteliers de la vie, et c'est sans doute ce qui la sauve. Son caractère est nettement moins noir.

Néanmoins, on perçoit fort cette filiation avec La Langoureuse. D'ailleurs, ça parle de sexe et ce n'est toujours pas très flatteur pour les hommes!

(Rires). C'est que je suis un écrivain féministe. Je le revendique. La défense de la femme ne doit pas rester le monopole d'un M.L.F. trop tôt tombé en désuétude, alors que son combat, en fait, ne faisait que commencer. Les racines du machisme sont profondes. Elles sont tapies, sournoises, en de nombreux pans de la société. Le mal (pas le mâle) doit encore être attaqué en profondeur.

Défendre la femme signifie-t-il attaquer l'homme?

Pas du tout ! En plus, ce n'est pas aussi binaire. La femme est dans l'homme et l'homme est dans la femme. On se dirige de plus en plus vers une confusion des sexes. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je n'en sais rien, je ne voudrais surtout pas être un donneur de leçons. Je constate simplement que la violence de l'homme à l'égard de la femme, que ce soit par le biais physique ou mental, est encore trop fréquente. Trop de faits divers nous le rappellent.

Vous m'avez dit, avant de commencer cette interview que vous aviez été très irrité par certaines critiques qui avaient qualifié votre premier roman de porno?

Alors là, oui! Parce que les gens qui disent de pareilles bêtises ne savent vraiment pas de quoi ils parlent. Ils sont simplement obnubilés par de vieux principes bien-pensants. Ils repèrent un inceste lesbien, lisent l'une ou l'autre description de l'acte, et hop!, adjugé, c'est porno! Ils n'ont manifestement rien compris à la littérature d'aujourd'hui. La pornographie, qu'elle soit littéraire ou cinématographique, est un genre à part entière dont la vocation est masturbatoire. La Langoureuse et Alissia Lone relèvent d'un tout autre... ressort.

Vous vous plaignez... Mais pourtant, il n'y a rien eu de tel dans la presse. Au contraire, vous avez reçu beaucoup d'éloges...

Oui, en effet. Au niveau des critiques littéraires, mon premier roman a été très bien accueilli. Les jugements moraux que vous mentionniez viennent plutôt de proches peu habitués à la lecture. En fait, au sein du public, La Langoureuse a suscité des réactions incroyablement diverses. De la folie admirative et du rejet. J'aime cette dualité. Au moins, je n'ai pas écrit un livre consensuel, mais un roman qui suscite des réactions d'épiderme et qui imprègne les mémoires.

Avec Alissia Lone, cela risque d'être rebelote?

Oui, le thème du livre est dur à encaisser, c'est une certitude. Pourtant, ça va vous paraître bizarre, mais je conçois presque ce roman comme une poésie. Avec de l'action et du trash dedans, bien sûr.

On dirait que vous aimez déranger. Là un inceste lesbien, ici un viol. Là une critique terrible du milieu médical et psychiatrique. Ici, une description peu flatteuse du monde des médias.

Je ne cherche pas à choquer. A déranger, à remuer les consciences, ça, peut-être. L'artiste ne doit pas créer en fonction des goûts du public, en fonction de ce qui le caresse dans le sens du poil. L'artiste ne doit pas avoir peur de se mettre en danger, et donc de mettre en danger le public qui accepte de lui faire confiance. Bien entendu, des médecins, des psychiatres peuvent s'estimer lésés par l'image négative qui leur est renvoyée au travers de la rébellion de Maleea Lori Hall. Mais ce n'est là que le sentiment d'un personnage dans un état de crise particulier. Cela reflète mes peurs de la maladie, ma hantise du médecin, pas du tout un quelconque reproche formulé à l'encontre de la médecine. Le même phénomène se remarque avec le personnage d'Alissia Lone qui est également en rébellion. Les critiques qui sortent de sa bouche me semblent à ce sujet plus concrètes car si Alissia vit un moment particulièrement pénible, elle reste saine d'esprit. Ce qui accentue le poids de sa révolte.

Pratiqueriez-vous la littérature comme d'autres vont en psychanalyse?

Je ne crois pas même s'il y a une forme d'exutoire dans l'acte d'écrire. C'est un déchaînement. Mais, pourtant, je me sens équilibré. Je vis avec une compagne admirable. Je suis casanier et entouré de gens que j'aime. Je pense simplement que la vie est tellement belle qu'il est dommage qu'elle soit si courte ! S'il y a un démon qui me hante et qui doit être évacué sur le divan de la psychanalyse littéraire, il n'est que là...

Au niveau du style, votre écriture est cette fois plus crue...

Le style va de pair avec le fond du récit, avec le sujet et ses nécessités. Il y a mon style d'écriture qui, je crois, se retrouve de La Langoureuse à Alissia Lone. Puis, il y a les particularités propres aux personnages. Quand Maleea Lori Hall parlait de sexe, elle le faisait finalement avec une éducation fort bourgeoise. Alissia Lone est quelqu'un qui a plus "vécu". Elle parle donc plus sèchement, et de façon d'autant plus crue qu'elle est en plein dans "l'événement". Il n'y a pas le recul. Tandis que Maleea Lori Hall écrivait des années après et prenait donc plus le temps de choisir ses mots.



Interview "Casting"

La première réflexion qui vient à l’esprit à la lecture de Casting, c’est que c’est un livre inclassable. On ne sait pas trop si le livre tient de l’histoire du cinéma, de l’essai, de la galerie de portraits, voire de l’autofiction ?

Tout à fait, … et je ne vois aucune raison de trancher.

C’est un cri d’amour envers les actrices, en tout cas. Mais ce qui frappe aussi, c’est le caractère personnel des choix, et même de l’écriture ?

En effet, je parle presque autant de moi que des actrices tant aimées. J’assume mon narcissisme. Mais comment faire une déclaration d’amour à la troisième personne ? C’est moi qui les aime, ces actrices, et j’ai envie de leur faire savoir.


Mais qu’est-ce qui a déterminé vos choix ? Ces choix ne sont en tout cas pas guidés par l’évidence. Certaines actrices peu connues, comme Katerina Golubeva, voire Chloë Sevigny, sont au firmament dans votre livre et des stars, comme Catherine Deneuve ou Catherine Zeta-Jones, ou des sex-symbols comme Monica Bellucci, sont ignorées…

Qu’est-ce qui explique l’amour ? Pourquoi aimez-vous telle femme et pas telle autre ? Il y a une part de mystère qu’il faut préserver. Par ailleurs, les actrices les plus connues ne sont pas forcément les meilleures. De même que les romans best-sellers ne sont pas les meilleurs, de même que les films qui cartonnent au box-office ne sont pas les meilleurs... Nous vivons dans une culture hit-parade. Une culture où les effets de mode jouent un rôle prédominant, et plus encore les effets de marketing, et plus encore le manque d’éducation à l’art et à la culture. Dans l’art d’aujourd’hui, on observe un phénomène inquiétant où la reconnaissance (la célébrité, la starification) devient plus importante que le travail bien fait. Il faut avoir du succès, il faut vendre, ça correspond à un idéal à atteindre. Que cet idéal à la « Star-Academy » existe et soit même le modèle dominant, ça ne me dérange pas… sauf si l’arbre cache la forêt. Le cinéma n’échappe pas à l’effet de masse. Le Hollywood actuel obstrue la visibilité de la vraie création… C’est un discours cliché, même approuvé. Le répéter ne changera rien. Je ne me fais aucune illusion.

Donc Katerina Golubeva ?

Oui, parce qu’elle est née pour le cinéma. De tous les profils. Son visage, c’est une force, c’est une expression. Mais à côté d’elle, il y a des actrices connues, parfois très connues : Jeanne Moreau, Isabelle Huppert, Elodie Bouchez, Ingrid Bergman et beaucoup d’autres. Des muettes aux contemporaines…

Le cri d’amour résonne aussi aux oreilles du 7e Art…

Je suis un cinéphile acharné. C’est clair dans mon approche que le cinéma est un art, et non un spectacle. Titanic, c’est très bien, mais c’est du spectacle. Mes premières émotions de cinéma, elles datent de mes 18-22 ans, elles proviennent de la Cinémathèque. J’ai vu très peu de films marquants durant mon enfance et mon adolescence : Rio Bravo, Le dernier métro, A bout de souffle et Stranger than paradise qui a été ma révélation de ce qu’était « construire un film ». Mon amour du cinéma ne s’est jamais étiolé. Je l’ai étudié sous l’égide d’Hadelin Trinon à qui ce livre rend hommage. Je l’ai pratiqué en tant que modeste réalisateur de courts-métrages. Je l’ai pratiqué aussi « de l’autre côté de la barrière » en tant que critique. Et maintenant que j’ai cessé de fréquenter les salles obscures, chaque jour, à minuit pile, c’est l’heure du film. Home Cinéma.

Auriez-vous également pu écrire un Casting sur les acteurs ?

J’aurais pu, mais ce n’aurait pas été le même livre, c’aurait été moins personnel. D’ailleurs, je vais vous raconter une anecdote. Au départ, il devait y avoir un livre sur les acteurs écrit par une écrivain. Une femme, donc. Les deux livres devaient s’appeler Acting Lady et Acting Man et devaient être construits en miroir, en croisement : l’homme qui écrit sur ses actrices aimées, la femme sur ses acteurs aimées. Mais Philippe Bachy n’a pas trouvé l’écrivain femme qui aurait été mon double en quelque sorte. C’aurait pu être Marie-Anne Bury, qui a une plume très alerte, très acérée ; c’aurait pu être Fabienne Bradfer qui a une grande connaissance des acteurs. C’aurait pu être Emmanuelle Jowa qui a effectué le même genre de travail sur Playgirl. Mais pour diverses raisons, les prises de contact de Philippe Bachy n’ont pas abouti. Si bien que mon projet lui-même a pris un tour différent…

Et qui auriez-vous mis dans votre livre s’il s’était agi d’hommes ?

Oh, certainement Bill Murray, Jean-Pierre Léaud, Tony Leung, Patrick Dewaere, Humphrey Bogart. Pas Jack Nicholson trop cabotin à mon goût. Pas non plus Leonardo di Caprio ou Brad Pitt. L’histoire du cinéma qui se lit à travers mes portraits aurait été la même, mais au-delà des mêmes références cinéphiliques, ce n’aurait pas été le même livre. Il n’y aurait pas eu la même fascination. Sans l’envoûtement au charme féminin, le livre aurait été plus neutre.

L’envoûtement au charme féminin est en effet très perceptible. Il y a même jusqu’à une obsession affichée pour certains types de poitrines…

L’omniprésence de la beauté des seins des femmes, tel un fétichisme récurrent, correspond à l’histoire de l’art depuis l’Antiquité. Les seins ont inspiré d’innombrables chef-d’œuvres de la sculpture, de la peinture, de la littérature, de la poésie, et maintenant du cinéma. Depuis mes premiers éveils de libido, ma curiosité de ce qu’est une femme s’est toujours portée sur le buste nu : le sein est magique. Encore plus lorsqu’il est entrevu à l’insu du plein gré de la belle. Je n’hésite donc pas à décrire mon idéal du beau sein. Perpétuel objet de convoitise… pour l’esthétisme du regard, généralement, rien d’autre.

Pour les films, comme pour les seins, vous dévoilez en somme une certaine conception de la beauté. C’est la partie « essai » de votre livre ?

Oui, mais il ne faut pas oublier que la relation au sein comme la relation au cinéma relèvent du culturel. En Afrique, par exemple, un beau sein ne génère guère d’émotion érotique. Ou autre exemple, au Japon, un beau pied provoque des désirs infinis… La relation au cinéma aussi est culturelle. Ce qui en clair signifie « éducative ». On nous fait croire à grands renforts de publicité que des films bourrés d’effets spéciaux et avec des stars en tête d’affiche sont les meilleurs. Comme on fait croire aux hommes (et aux femmes, hélas) que les seins doivent être regonflés, rehaussés, placés dans des wonderbras menteurs. La culture de masse incite à penser que le beau sein doit être un obus, une arme à fourbir. Moi, je crois aux vertus du naturel. Le parallèle avec le cinéma peut se faire. Le monde est régi par des puissances économiques qui vont jusqu’à influer sur le goût des gens. Jusqu’à dénaturer.


Une question plus pratique : quelle est votre méthode de travail ? Votre livre, quelque part, correspond à une histoire du cinéma ?

Oh, parler de méthode, c’est un vilain mot ! Je jette sur papier ou plutôt sur écran. Au départ, ce ne sont que de vagues idées, des phrases à peine construites. Puis je peaufine, je peaufine et je peaufine encore jusqu’au montage final. Il s’agit bel et bien de parler de montage, comme au cinéma… Le copier-coller du traitement de texte, quel formidable outil ! Je n’ai pas de méthode, mais je travaille beaucoup. Et mon seul critère est d’arriver à un résultat qui me satisfasse pleinement. Je ne pense ni à ce qui pourrait leur plaire aux lecteurs, ni aux possibles retombées commerciales. Je suis un puriste du plaisir. C’est la seule manière d’être sincère dans son écriture.

A propos de montage, le livre est construit comme un film… Avec des scènes, des plans, des flash-backs. Des indications de montage ou d’effets de caméra…

Oui, c’est une évidence qui m’est venue au fur et à mesure des différents stades de peaufinage. Je parlais de cinéma, j’avais en tête diverses images… J’avais besoin d’une mise en scène. Je suis de toute manière un auteur particulièrement attaché à l’art de la narration. La manière de dire m’importe autant que le dire… sinon le dire n’a aucune force. On parle de l’écrivain comme d’un narrateur. J’aime bien lui accoler le titre de metteur en scène. Le narrateur ordonne les mots ; le metteur en scène ordonne les images mentales suscitées par ces mots.

On sent aussi que vous aimez citer des proches…

Oui, citer directement ou indirectement les gens que j’aime, c’est un besoin vital. Je cite mes proches. Je cite des artistes qui, au moins, à un moment donné, me touchent. Je ne peux pas faire autrement. Tant qu’il y aura des gens que j’aime et que je n’aurai pas cités, je ne pourrai pas m’empêcher d’écrire… Je vis un an, parfois plus, avec un livre. Je fais donc partie de ce livre et mes proches aussi. C’est narcissique, mais c’est la raison pour laquelle je ne peux qu’écrire au « Je narratif ». L’écriture est trop proche de moi, trop vécue, je ne voudrais pas en prendre distance. Même si pour les fictions, je me fixe la contrainte du « Je féminin ». Ici, comme il s’agit d’une réalité, je ne pouvais que me projeter à l’avant-plan avec un « Je narratif masculin ». Le « Je » du texte me correspond à 100%.

Tout est donc véridique dans votre livre ?

Ah, ça, mystère. J’ai parlé d’une réalité. J’ai parlé d’un « Je » qui me correspond à 100%. Je n’ai pas dit « la réalité », je n’ai pas dit un « Je qui est moi ». A chacun d’apporter sa réponse. Casting ne m’appartient plus.



Interview "Funérarium"

Funérarium est annoncé comme un roman. Est-ce une fiction qui cache une part d’autobiographie ?

Une petite part, disons. Il y a en effet une part de moi dans le personnage de Laetitia et une part de mon père dans le personnage de feu Jacques Telatin. J’ai voulu que ce texte soit un hommage à mon père, mais j’ai aussi voulu me démarquer de la réalité par bien des aspects. J’ai d’ailleurs à nouveau choisi d’écrire au « Je féminin » ce qui oblige forcément, pour un homme, à une part d’invention.

Etienne Ethaire Le livre raconte les trois jours et demi qui suivent le décès du père, c’est-à-dire qu’on suit les personnages, et particulier Laetitia, fille unique, jusqu’à l’inhumation. Puis, le texte s’arrête abruptement…

J’ai tout d’abord pensé qu’aucun roman n’abordait cette période particulière qui suit la mort et précède l’enterrement. Cette période est généralement zappée par la littérature ou par le cinéma. De nombreuses œuvres abordent le deuil, mais oublient ces trois jours qui, pourtant, sont émotionnellement les plus intenses. Ce sont des journées difficiles où la sensibilité est toute bouleversée, et donc à fleur de peau. Ensuite, je me suis dit que l’enterrement marquait la fin de quelque chose et le commencement d’une nouvelle ère. Un deuil qui est dans la reconstruction. C’est une autre histoire… Le deuil dont j’ai voulu parler est celui de l’anéantissement.

Ce pourrait ainsi être un roman sur le père décédé… Mais c’est davantage un portrait psychologique de la survivante.

En ce point, c’est précisément une fiction et ce nouvel écrit conserve un rapport étroit avec mes romans précédents, La Langoureuse et Alissia Lone, qui étaient justement des portraits de femme. J’aime décliner un principe artistique, celui-ci étant qu’une femme vit un moment particulièrement douloureux et que c’est le moment rêvé pour l’auteur de fouiller dans les pensées de son personnage, jusqu’aux recoins les plus cachés.

Curieusement, là on pouvait s’attendre à un livre très noir, puisqu’abordant les thèmes de la mort et du deuil, c’est justement à ce moment que vous semblez le plus éloigné de la tragédie, non ?

Je n’ai pas voulu que ce soit un roman désespéré et désespérant. Bien sûr, il y a du drame puisque la fille déplore la perte d’un père aimé et qu’en même temps, elle semble cultiver quelques névroses sous sa carapace d’écrivaine. Mais à mes yeux, c’est d’abord un roman d’amour entre une fille et son père, et ensuite un roman de rage et d’incompréhension par rapport à cette fin qui nous attend tous, qui que nous soyons.

L’atténuation du caractère désespérant vient des nombreuses touches d’humour que vous avez glissé dans le livre ?

Laetitia Telatin garde une ironie et un second degré qui permettent des saynètes plutôt drôles. C’est une évolution dans mon œuvre d’écrivain à laquelle j’ai toujours aspiré. Une révolution même. Auparavant, je dois bien avouer que j’étais incapable d’humour dans mes romans. C’était noir de noir. Je reste un écrivain sombre, mais j’essaye désormais de mettre des touches de lumière. Il faut dire aussi que j’ai été aidé par quelques anecdotes véridiques comme celle de ce curé qui ne se rappelait pas du prénom du mort…


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