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| Vincent Flajac |
Vincent Flajac est une star. Chaque été, des dizaines de milliers de lecteurs
s’arrachent ses bons mots. Et pourtant, son œuvre romanesque reste confidentielle
(plus pour longtemps, nous prenons les paris !). Quel mystère se cache derrière
cette apparente contradiction ? Vincent Flajac est une des têtes de pont
des jeux de l’esprit publiés par First Editions, autant dire une sommité en
France. Monsieur Mots croisés. Voilà vingt ans que ce vilain coco astiquote
les neurones des vacanciers ludiques ! Qui aime les mots ne peut qu’aimer
les phrases, leur rythme, leur tenue. Ce n’est donc pas une surprise de découvrir
un écrivain sous le chapeau du verbicruciste. Derrière le plaisir du vocabulaire, Même
les ailes ont du sang sur les ailes dévoile un univers infiniment personnel,
entre décontraction et cynisme. Noir de noir. Mais avec fond de tendresse,
toujours. |
| Interview "Même les anges ont du sang sur les ailes" |
Jadis athlète de haut niveau, aujourd’hui verbicruciste, vous voilà… romancier. Le moins que l'on puisse dire, c'est que vous avez un parcours atypique ?
Je remplis ma vie au maximum. Comme tous les autodidactes, j'ai foncé tête baissée dans la vie professionnelle sans croire un instant que je pouvais m’y briser les ailes. Cela a donné des expériences diverses en Belgique fin des années 80. Elles eurent pour noms Temps
livres, Cinémotions, Carte Blanche, Croissant Chaud, des tentatives éditoriales ambitieuses trop tôt avortées sans doute par manque de moyens. Mais je ne regrette rien et lorsqu'il m'arrive de relire ce que je publiais à l'époque avec quelques jeunes journalistes, je n'éprouve aucun regret (si ce n'est d'y avoir perdu beaucoup d'argent !). Depuis, j'ai émigré successivement vers le sud de la France, l'Auvergne et à présent en région parisienne où je vis de mon activité ludique (je torture quotidiennement les cruciverbistes) et où je m'adonne à mes passions : l'écriture, la peinture, la sculpture et, pourquoi pas un jour, le cinéma…
N'avez-vous pas peur de vous disperser?
Non. Certes, nous vivons dans un monde où il faut être spécialisé à outrance. Et qui veut faire son trou doit se limiter à un seul domaine, faute de quoi on le qualifie d'amateur et il est l’objet des plus vives critiques. Mais tant pis... Même si le but ultime de l’écriture d’un texte est qu’il soit lu par le plus grand nombre de personnes, je sais combien est vaine et aléatoire la reconnaissance, d'autant qu'elle est totalement subjective. L'important est ailleurs, il réside dans le sens donné à l’acte de créer, à la jouissance que procure l’acte en lui-même. Et j'éprouve autant de plaisir à écrire, peindre ou sculpter… La seule définition de l'artiste est la suivante : c’est celui qui trouve du plaisir dans la création.
Venons-en à votre roman. Pourquoi Belle-Île ?
Au départ, je croyais que cette histoire aurait pu se passer ailleurs. La seule contrainte dans mon esprit était que l'endroit soit en adéquation avec les personnages du roman. Lorsque j'ai découvert Belle-Île, j'ai été frappé par sa beauté naturelle et son caractère sauvage. Cette unité de lieu, bien typée, convenait parfaitement à la violence de l’histoire et très rapidement, elle est devenue le troisième personnage du roman, indispensable. C’était une évidence !
Quelle a été la genèse du roman ?
Tout comme moi, le roman a suivi un parcours atypique. Au départ, c'était un ensemble de textes indépendants qui avaient séduit un membre du comité de lecture du Somnambule. Après en avoir parlé longuement avec le directeur de collections, il s'est avéré que les textes pouvaient intégrer la ligne éditoriale
de la collection Fulgurances… à condition de leur donner un statut de roman. J'ai donc tout remis à plat et cherché des liaisons pour en faire une narration homogène dont la trame est la suivante : le parcours de vie d'un couple qui sort de l'ordinaire avec en toile de fond le personnage sauvage de Belle-Île.
Donc ce sont des nouvelles qui sont devenues un roman ?
Disons des textes qui ont pris leur véritable dimension intégrée dans un ensemble parfaitement structuré. C’est devenu, au fur et à mesure de l’écriture, un itinéraire de vie dont furent élaguées la routine et la banalité. Au final, il ne reste que les turbulences, les éclats, ces moments sublimes qui font qu’une vie mérite d’être racontée même si, en l’occurrence, le sublime côtoie le tragique.
On a coutume de dire qu’un premier roman est autobiographique, est-ce le cas de « Même les anges ont du sang sur les ailes » ?
Absolument pas. J’ai certes puisé dans ma vie personnelle des éléments et des expériences qui m’ont servi dans la narration, mais toutes les idées et leurs conséquences tragiques reprises au fil des chapitres ne sont que pure fiction. Par contre, la liberté du roman permet, sans doute aucun, de libérer fantasmes, obsessions et violence qui habitent ceux qui les écrivent. C’est sa qualité première.
Votre écriture est courte, rapide, crue…
Elle est comme la vie de tous les jours. Courte, rapide, crue, ce sont en effet des mots qui lui conviennent parfaitement. Et je peux ajouter que je tiens énormément à la musique des mots. J’écris à voix haute jusqu’au moment où les phrases sonnent juste, où le rythme est tel qu’il ne peut plus être modifié faute de briser l’harmonie.
Avez-vous des références précises en littérature ?
J’essaie surtout d’être moi-même avant de vouloir ressembler aux autres. Mais il ne faut pas se leurrer, l’esprit est une éponge qui se sert au gré de ses humeurs dans ce qu’il a vu, entendu ou lu, que ce soit au niveau des concepts ou des techniques d’écriture. Mes goûts sont très éclectiques. J’aime autant les grands philosophes antiques que Jules Verne, Georges Perec, Philippe Djian ou Frédéric Dard. D’une manière générale, j’aime les écrivains qui me font réfléchir sur moi-même - d’où mon attrait pour les philosophes antiques - et ceux qui me prennent par la main pour m’emmener dans des univers qui sortent de l’ordinaire, qui font rêver ou désespérer. J’admire la richesse et la virtuosité de George Perec, son œuvre fondée sur les contraintes. Mais des écrivains comme Djian, Fante, Carver, Bukowski, qui sont tout à fait à l’opposé, me touchent tout autant par leur capacité à me faire connaître des personnages marginaux qui ont choisi de vivre leur vie jusqu’au bout, sans concessions.
C’est aussi votre manière d'être?
J’essaie en tout cas de donner un sens à mon bref passage sur terre. Les matérialistes et les hédonistes de l’Antiquité grecque avaient compris qu’il fallait, plutôt que faire de la philosophie, avoir une philosophie de vie et s’y tenir. Je suis, comme vous, un ensemble de parcelles de matière, d’atomes qui ont eu la chance de s’agglomérer dans un être appelé humain et qui, dans peu de temps, retrouvera son état de fines particules de poussières en toute liberté dans le vide. L’obsession, qui doit nous habiter, faute de mourir de désespérance, c’est de donner à la vie éphémère de cet être humain un minimum de sens. Et jusqu’à présent, la création, sous toutes ses formes, est la seule façon que j’ai trouvée pour combler le vide qui m’habite.
Propos recueillis par Anthony Heukmes
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