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| Nathalie Gassel |
D’une écriture aussi travaillée que son corps d’athlète, Nathalie Gassel s’était attachée, avec Éros androgyne et Musculatures, à célébrer la chair et en
affirmer la puissance. Jusqu’à l’écriture décisive des Années d’insignifiance, où elle sonde le contexte transgressif et déchiré de son enfance, elle ne cesse d’affirmer le faisceau de ses diverses radicalités. Récit plastique confirme cet univers singulier en explorant aussi sa dimension photographique.
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| Interview "Récit plastique" |
Votre texte rend compte de la construction d’une identité qui ne soit pas imposée par la société. Quel rôle joue l’écriture dans la construction de ce second moi ?
L’écriture est introspection et construction. J’analyse des structures, mais on ne peut le faire sans en même temps se positionner autrement, ce qui m’était nécessaire. En ce sens, l’écriture est pour moi un point de survivance. Un lieu. Où faire en sorte qu’une adéquation, une recherche et une augmentation de liberté viennent naître. En se pensant, en se disant. C’est l’expression qui fait advenir à ce que l’on est déjà. Qui éclaircit et crée. Et qui soulage de la différence, de la disjonction face à un monde de coutumes qui semble hostile à ce qui sort de normes. En l’occurrence physiques, voire sexuelles. La transgression est nécessaire pour légitimer d’autres façons de rencontrer le monde, de voir ou d’accomplir.
Ce pouvoir transgressif de l’écriture est lié au corps. Quelle signification donner à cette imbrication du corps et de l’écriture ?
J’ai une pratique sportive dont mon écriture a voulu rendre compte. Mon corps m’a posé un problème, il a fallu que je le travaille. L’action sportive acquise comme pratique, il était intéressant d’en donner une transposition textuelle, qu’une contagion opère : l’écriture n’est pas neutre, elle est incarnée dans des expériences, elle se nourrit d’une énergie vécue.
Votre corps fait l’objet d’un culte de la performance, de l’effort poussé à l’extrême. Ce corps choisi, travaillé, s’oppose au corps vide, insignifiant. Quel rôle joue la sculpture du corps dans la construction de soi ?
En l’occurrence, il s’agit pour moi de casser les structures existantes du féminin et du masculin, je les trouvais factices, et pour tout dire, invivables. La société va enfin dans cette direction, quel soulagement. Il fallait redonner du nerf, du muscle au féminin étouffé par des siècles de soumission. L’expression performante du corps athlétique est une liberté de plus. Mais il ne faut pas oublier que toute performance est éphémère et que la réalité nous impose cette confrontation au temps qui corrompt la chair. C’est l’aspect dramatique de l’expérience vécue, celle qui nous rattache autant à la mort qu’à la vie, à la fragilité qu’à la volonté et qui nous situe entre la vulnérabilité et l’effort de dépassement, qui en bout de chemin s’avère perdant. Nous sommes aussi face à l’abîme.
Vous dites qu’avec un corps athlétique, il s’agissait de casser les structures existantes du féminin et du masculin. Ainsi, le corps comme l’écriture font partie du même combat. Ils permettent de se libérer des carcans, de dépasser les catégories et de renverser les images imposées. Tous deux sont mus par une énergie transgressive.
C’est jouer d’autres cartes culturelles. Mélanger, brouiller, disposer. Transgresser, c’est porter une vue naissante, reconsidérer. Renverser les codes pour sculpter un champ actuel.
L’écriture du moi apparaît comme un choix politique en témoignant de la place que vous voulez occuper et de l’ordre que vous voulez bouleverser.
L’autofiction était pour moi plus claire, dans un sens presque scientifique de témoignage, re - présentation, expression. C’est bien sûr aussi à un niveau plus intime, l’existence. Sa revendication. Et toutes les complexifications de ces dualités : je suis, mais vous pouvez aussi être en moi ou avec moi. Et réciproquement. Il y a interférence car nous partageons une actualité du monde et un devenir de l’espèce. Mixer des genres, sortir de ce qui est inutilement défini pour approcher autrement. Comme mélanger images, textes et légendes dans un souci d’élargissement. J’ai aussi communiqué sur une nouvelle idée de la femme, libérée des fardeaux ancestraux, et sur de nouvelles identifications de genres probablement apportées par la science : procréation libre, et corps dans un moindre asservissement aux lois naturelles. Un gain de choix, un parcours plus affranchi dans des formes de sexualités et de présentations.
Cette expression de soi passe aussi par la médiation du regard d’autrui. Comment expliquer ce besoin de s’exposer ?
Nous ne sommes pas sans autrui : la solitude nous tue. Nous vivons dans un monde où beaucoup de gens en souffrent. En ce qui me concerne, bien sûr, le singulier est une force et une faiblesse. Il ne rassemble pas, il ne rend pas uni à une masse, mais il attire l’attention, enfin, il le peut, et c’est une démarche de survie. Il y a un vide humain à combler, et c’est très commun, l’importance qu’on nous accorde dilue la puissance destructive de l’étrangeté, elle lui donne une contrepartie positive.
En même temps, cette mise en scène de soi constitue une révolte contre la société. Il s’agit de dire sa signifiance dans l’insignifiance de la masse.
J’ai certes une allergie à l’uniformisation. Il y a aussi la nécessité d’affirmer le moi contre la masse et dans la masse, car nous n’échappons pas à une société où il faut compter, où il y a un lent et lourd parcours pour être, il ne suffit pas d’être né pour exister dans ce monde. Il faut s’y acharner et de surcroît avoir une chance, c’est un pari presque pascalien. Il faut poser beaucoup d’actes sans savoir quelles seront leurs issues. Dans Récit plastique la mise en scène de soi va à contre courant des goûts esthétiques majoritaires, c’est bel et bien un acte posé en confrontation avec les représentations les plus habituelles. C’est une position qui appelle à l’ouverture aux minorités, une lutte.
L’écriture n’est-elle pas ambiguë ? Le texte imprègne les consciences, il donne la sensation d’une démultiplication de l’existence. D’un autre côté, il renforce la solitude. Quel est le véritable rôle de l’écriture ?
La solitude pour moi était là avant l’écriture. Cette activité recluse a plutôt tendance à répondre à la solitude en voulant la peupler, lui donner des échos. Je n’ai pas échappé à la rumination, à la souffrance, mais avec le texte, elle est moins inutile. Elle renvoie vers les autres. Quoique mes livres soient très personnels, des êtres humains ont des structures communes, c’est en ce sens que l’écriture justifie un dialogue profond, très direct. Presque intime, et paradoxalement publique, ce jeu du double. Elle est narcissique (l’écriture), c’est tabou, mais c’est. Malgré moi, j’envisage des réalités réprouvées, peut-être est-ce une fascination pour des non-dits qui se dévoilent, pour l’en-dessous, l’en-deça. Le visible caché, connu mais peu exhibé.
Vous abordez la question de la souffrance sans pour autant la qualifier. La souffrance est à la fois celle d’un corps que l’on modèle dans la performance et d’une écriture toujours dans l’effort, dans la recherche. Votre texte manifeste ce choix de ne pas évacuer la souffrance mais de la sonder, de l’interroger.
La souffrance est dans la vie, et elle peut être forte. Dévoiler fait partie de cette vision où l’on va chercher une image de soi et de l’existence, dans le texte, le texte est un reflet de la vie. C’est une supra existence. C’est en ce sens qu’il m’intéresse, il communique des perceptions et sensations du réel. La photographie est aussi une image de la réalité et de sa fabrication (il y a parfois composition, quelque chose qui mène à voir, qui dirige le regard vers..). Sonder, soit le dehors, soit le dedans, en lien ou réaction l’un avec l’autre. Mettre en question, y compris soi-même. L’affirmation n’est que le revers de cela, une autre réponse ou position.
Sonder la souffrance permet aussi de s’interroger sur les peurs de la société. Le corps en souffrance n’est-il pas une image de l’obscène, comme ce qui déroge à cette exaltation de corps parfaits, en pleine santé ?
Oui, vous avez raison, la souffrance est une image de l’obscène. C’est la réalité de la descente, de la fin. Dans Récit plastique, des images : le portrait posthume d’une guêpe (elle se trouvait dans mon appartement) et le corps mutilé de ma mère. Nous ne pouvons pas oublier que tout a une fin, une misère, et que nous avons tendance à nous la cacher pour être dans une humeur combative, et d’autre part, parce que la société nous vente les mérites de notre utilité (elle ne peut avoir lieu que dans la santé, lorsque nous rapportons sans coûter).
L’autofiction, la recherche de l’authentique, explique le lien entre écriture et photographie. Ecriture et photographie scrutent la réalité de l’expérience vécue et en même temps se distinguent dans leur rapport au temps.
L’image. De soi, des autres, d’un monde. L’écriture aussi est une image mais abstraite. La photographie : elle se voit, parle un autre langage. Une juxtaposition de langues, et elles disent autre chose, ça m’a intéressé. Par la multiplication de vues offertes, de chemins, de prises, et une autre temporalité, la photographie saute aux yeux d’emblée. Elle a une première présence que n’a pas le discours, les images sont utilisées dans les publicités de la ville car elles ne demandent pas le même effort pour y entrer. Elles ont une accessibilité. Eventuellement, elles percutent (et répercutent une communication) sans nécessiter une appréhension intellectuelle au premier contact.
L’autofiction est un exercice périlleux entre auto-analyse et conscience de l’incapacité d’une connaissance parfaite de soi. Ne contient-elle pas en elle-même son échec ?
Exposition, connaissance et ignorance : nous sommes là-dedans. Donner à voir, courir après ce qui se dérobe. Entendre que nous échappons à nous-même et aux autres, même dans l’exhibition et la vision, tout un pan est obscur. L’intérieur est peu accessible même s’il est déclaré, éclairé, édifié et énoncé.
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