Le Somnambule
 



La Protestation: cover - interview




Guy Jimenes
Guy Jimenes

Guy Jimenes est né à Oran en 1954 et a vécu en Algérie jusqu'en 1963. « Elle est si peu, et tant à la fois, "mon" Algérie. Neuf années, mais les premières - toute une existence ! Le déchirement fut absolu pour mes parents, mes grands-parents. Ils ont dû laisser leurs morts et tout ce qui faisait leur vie. Moi, je n’ai à la fois rien et tout compris. Et j’ai tout reçu comme on reçoit enfant, comme une éponge. Cinquante ans plus tard, je m’efforce toujours de comprendre... Je n’en finis pas de revenir à "mon" Algérie », confie l'auteur.  
Aujourd'hui, la famille Jimenes  réside dans Le Loiret où Guy a exercé  le métier de bibliothécaire de 1977 à 2001. Sa passion du livre l'a amené à l'écriture. Le succès aidant, son statut est désormais  celui d'auteur indépendant. Depuis 1981, il a publié une vingtaine de livres chez  divers éditeurs : Nathan, Bayard, Syros, L'école des loisirs, Oskar éditions...



Interview "La Protestation"

La Protestation se déroule manifestement en Amérique Latine où sévit une dictature militaire. Avez-vous pensé à un pays en particulier ou avez-vous inventé (sans le nommer) votre propre pays ?

Comme de nombreuses personne de ma génération, j'ai été marqué par le coup d'état de Pinochet au Chili. Je m'en suis servi pour ancrer le roman. Pour autant, mon projet n'était pas celui d'un roman historique, je n'ai voulu qu'évoquer l'Amérique latine, sans vouloir inscrire cette fiction dans un pays ou une époque donnée.

Si l’on songe à l’Amérique Latine, notamment par les prénoms plutôt latins, vous ne dites rien de la temporalité du récit ? Avez-vous tenu à ce que ce soit intemporel ?

C'est la violence d'état qui est intemporelle et la nécessité dans laquelle se trouvent les groupes humains d'y faire face, et les individus à l'intérieur de ces groupes. Aussi bizarre que cela puisse  paraître, l'image à l'origine du roman est celle de la place du village de mon enfance en Algérie, et donc rien à voir avec l'Amérique latine, mais tout à voir avec la violence latente, l'insécurité, ces moments où tout peut déraper. Sans doute les prénoms latins ont-ils contribué plus ou moins consciemment à cet ancrage, puisque de nombreux espagnols d'origine peuplaient mon village.

Guy Jimenes Des dictatures telles que celle décrite dans le livre existent toujours. Comment un peuple peut-il faire résistance face à de tels pouvoirs ? Et quelle est la marge de manœuvre d’adolescents comme Angel [Bruno] qui refusent l’injustice ?

À ces questions si difficiles, l'ethnographe Germaine Tillon qui savait très bien de quoi elle parlait répondait que l'humanité est divisée en deux catégories : la minorité de ceux qui ont le courage de mourir plutôt que de trahir et les autres. C'est un constat assez terrifiant et, si j'ose dire, tout le reste n'est que... littérature ! Mon héros Bruno se confronte à la dictature à un moment où celle-ci se délite et relâche son étau. C'est un peu plus facile, mais pour autant pas sans danger.

On remarque chez Bruno une double et même une triple rébellion ? Contre le pouvoir en place ? Mais aussi contre sa mère ? Et même contre la manière pacifique que le peuple a imaginé pour se révolter ? Pouvez-vous expliquer ce triple combat ?

La question de la non-violence et de la résistance passive est passionnante. Des personnalités comme Gandhi, Rosa Parks, Nelson Mandela incarnent cette valeur. Il se trouve que mon héros fait le choix contraire. Il se définit contre, dans une triple rébellion en effet. Il fait ses choix par défaut. 

Dans ce livre, avec une écriture de qualité, vous racontez une histoire. Une belle histoire qui fait « grandir » son héros. C’est à travers une histoire, un vrai récit, qu’on peut faire prendre conscience aux jeunes de thématiques fortes ? C’est à partir de là qu’on suscite la réflexion ?

C'est l'histoire d'un pré-adolescent écorché vif et en proie à une confusion de sentiments. Je voulais écrire là-dessus, sur l'idée qu'on se fait de soi-même et comment elle se confronte au réel. Rien ne se passe comme Bruno l'avait anticipé. La vie est pleine d'une ironie terrible qui brouille les cartes. C'est surtout à cela que je pensais en écrivant La Protestation, à la difficulté que nous avons à nous situer, à faire les bons choix, à nous connaître, au fond. Je n'ai pas voulu délivrer d'autre message, on en délivre suffisamment malgré soi ! Le comédien qui incarnait le lieutenant Mace pour l'adaptation théâtrale du roman m'a demandé un jour si son personnage était un héros ou un salaud. C'est une bonne question, je crois, de celles qui peuvent susciter la réflexion...



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