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| Christophe Léon |
Après des études artistiques tronquées qui l'ont conduit vers une carrière ratée de joueur professionnel de tennis, Christophe Léon a passé de nombreuses années à douter. De lui — ce qui n’est pas un grand mal —, mais aussi de la société — ce dont elle n’a cure. Un temps engagé dans le monde professionnel, il s'est décidé à vivre pauvrement dans le luxe : l’écriture. À la frontière entre les genres, des romans de jeunesse, une pièce de théâtre, des fictions contemporaines construisent ce qu’il convient d’appeler une œuvre singulière. Beaux-Arts et Écoloco s'y situent sans doute le plus à l'ouest, en maniant d'une part l'absurde et le loufoque, en s'engagent d'autre part sur les traces iconoclastes du pamphlet caustique.
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| Interview "Beaux-arts" |
Ce texte corrosif dénonce de nombreuses injustices sociales.
La référence à des problèmes de société manifeste-t-elle un sentiment de révolte face à une politique d’exclusion?
Je ne pense pas que le texte « dénonce » stricto sensu les injustices sociales et autres politiques gouvernementales. Il me semble que s’il les dénonçait, il faudrait qu’il apporte en contrepoint des « solutions », sinon il ne s’agirait que d’un acte gratuit. Beaux-Arts part d’un constat et se développe autour de celui-ci. C’est sous l’aspect littéraire que j’aborde mes fictions. Bien sûr, le sujet génère le texte, mais la forme, pour moi, est aussi signifiante que le fond. Le sentiment de révolte que vous avez ressenti dans Beaux-Arts vis-à-vis de la politique de répression est celui des protagonistes. Bien évidemment, je me reconnais dans la plupart des positions des personnages de Beaux-Arts. Mais en nier le caractère de fiction serait faire fausse route. Il me semble qu’un auteur peut (et peut-être devrait) aborder tous les sujets, et donc qu’il endosse tous les costumes accrochés dans la penderie de son imagination. Je pense que l’essai, même littéraire — comme j'y travaille pour Écoloco sur le thème de l'environnement —, me procure un champ d’investigation plus adapté pour « dérouler » mes convictions.
Je crois simplement que Beaux-Arts est une friandise douce-amère…
Votre texte porte un regard acéré et parfois cruel sur les gens, venant souligner le conformisme des pensées. Plusieurs scènes viennent illustrer cette ironie : les personnes venant assister à la première exposition de 12aze critiquent la laideur des tableaux qui ne correspondent pas aux normes du Beau.
En ce qui concerne les tableaux de 12aze, je ne suis pas certain d’être très différent des personnes qui les critiquent — le plus commode étant toujours de rejeter ce qui est différent de nous. Ces personnes-là sont humaines. J’avoue, par exemple, que l’art conceptuel a une fâcheuse tendance à me laisser de bois. Je ne dois pas être suffisamment clairvoyant pour comprendre les intentions de ces auteurs. Mais, ce n’est pas une raison pour contester leur spécificité plastique.
La société n’est pas une entité, elle n’est que le reflet des gens qui la composent. Et ces gens, moi y compris dans bien des cas, sont trop souvent conformistes, pleins de préjugés et sectaires. Mais peut-on espérer mieux dans un environnement qui magnifie l’argent et le pouvoir comme points de repère ? J’entends souvent dire « Sans argent, on ne peut rien faire. » Ce à quoi il faudrait répondre : « Qu’avec de l’argent on ne peut également rien faire. » Je crois à l’individu et guère à la somme des individus. Je pense que chacun, à son niveau et avec ses moyens, a la possibilité de donner un sens à sa vie — et à celle des autres. Oui, la peur véhicule l’intolérance. Je me demande aussi, si cette peur n’est pas pour certains un moyen d’agir et d’expliquer les carences de leurs actions. Beaux-Arts est peut-être le reflet, à l’instant présent, de cette société de la peur, de cette société de communication qui ne communique souvent que le sentiment d’une intolérance imbécile.
Peut-on dire que le grotesque lève le voile sur la vérité du monde dissimulée derrière les apparences ?
Le grotesque a toujours été une forme de noblesse. Peut-être est-ce pour cette raison que des peintres comme Francis Bacon ou Otto Dix me paraissent des « nobles » dans leur domaine pictural. Je ne peux m’empêcher de trouver dans leurs toiles un sens du grotesque et de l’outrance qui me ravit. C’est pourquoi j’ai voulu que la 12aze de Beaux-Arts soit la petite-fille de ces peintres-là.
Le grotesque, me semble-t-il, ne suppose pas une « vérité ». Il en est la représentation la plus proche.
Le côté grotesque des SDF est plus significatif de la vérité de ce qu'on nomme « le monde » que, par exemple, un footballeur vedette faisant une publicité pour une marque de sous-vêtements — celui-ci étant, pour le coup, carrément ridicule et passablement obscène.
Ce qui différencie le grotesque de l’obscénité, c’est justement ce supplément de vérité humaine que l’on pourrait qualifier d’âme si les religions n’avaient pas autant discrédité ce terme.
N'y a-t-il pas un risque que le grotesque participe à une déshumanisation des personnages ?
Non. Au contraire, il les rend plus humains. La déshumanisation des personnages de Beaux-Arts est liée plus précisément à l’idée que chacun se fait de soi. Si une personne est absolument différente de moi, j’en déduirai facilement qu’elle est « moins » humaine. On sait où cela peut nous entraîner…
La différence est un sujet sensible. La différence est exactement ce qui nous définit. Être différent est, à mon avis, une possibilité de devenir plus humain. Personnellement, et ce ne fut pas toujours le cas, c’est dans les différences des autres que je me retrouve.
Et puis, après tout, qui ne se sent pas « différent ». Quand on dit : « Moi, je suis différent », c’est toujours avec le sentiment d’une plus-value. Changez le « moi » par le « ils », et là vous assistez à ce que vous appelez un renversement ontologique, à une moins-value.
Un des antonymes de « différent » est « uniforme ». En ce qui me concerne, je ne souhaite pas être enrégimenté dans cette uniformité (monde meilleur, croissance, loi du marché, consommation, etc.) qu’on nous promet chaque jour.
Votre roman se déroule peut-être dans un futur proche. En tout cas dans un présent incertain. Est-ce de la science-fiction par la vision futuriste des conséquences de notre inaction concernant les problèmes du sida et de l’environnement ?
Science ? Je n’ai pas le sentiment que Beaux-Arts se nourrisse beaucoup de science — et encore moins de science-fiction. Tout ce qui a trait à la science dans le roman n’est pas une fiction. Par exemple, les poupées Groingroin dont des cochons d’élevage s’amourachent ont une réelle existence et ont été ou sont utilisées dans certaines porcheries.
Futuriste, je ne le pense pas non plus. Beaux-Arts est bien ancré dans le présent. L’environnement notamment est un sujet qui, s’il m’intéresse, s’impose surtout à moi, comme il devrait s’imposer à tout le monde.
Sommes-nous capable de léguer aux générations futures une Planète viable ? Et aussi bien d’un point de vue purement écologique que social.
L’avenir (que je préfère au mot futur qui appelle à un imaginaire plus « scénarisé ») des prochains habitants de la Terre, ne se conçoit pas en termes de consommation, de rentabilité ou de croissance, mais plutôt comme un devoir : nous avons dès à présent l’obligation de sauvegarder la biodiversité. Nous oublions trop aisément que nous faisons partie de cette biodiversité, et qu’à l’inverse le dernier baladeur mp3 n’en fait pas partie. On s’entretuerait plus volontiers pour un brevet sur un téléviseur nouvelle génération que sur la possibilité d’accéder à de l’eau potable — du moins pour le moment…
Beaux-Arts reprend à son compte certains de ces thèmes et joue avec.
En fin de compte, plutôt qu’un roman futuriste, votre roman n’est-il pas la peinture hyperréaliste de la décrépitude de notre société, refermée sur ses propres peurs, et vidée de ses forces créatrices ?
Je ne l’aurais pas dit aussi bien que vous. Un bémol tout de même, Beaux-Arts n’est pas aussi noir que ça. J’espère que les lecteurs discerneront par-ci par-là un deuxième degré (voire un troisième).
En effet, l’humour joue un rôle prépondérant dans Beaux-Arts.
L’humour est certainement un des moyens les plus efficaces pour désamorcer une situation dramatique. Je n’aime pas théoriser sur la notion d’humour parce qu’elle ne s’y prête pas. Parler d’humour, c’est déjà ne plus en avoir. Bref, disons que Beaux-Arts se pimente d’une dose de ce que certains pourraient appeler de la dérision et d’autres de « la franche rigolade ».
En contrepartie à l’humour, votre texte contient des références à la tragédie grecque. La fatalité semble peser sur les générations futures condamnées à cause de l’irresponsabilité de leurs parents. Peut-on parler d’une tragédie moderne ?
J’en rougis de confusion. Tragédie grecque. Tragédie moderne. Si jamais je pensais à toutes ces choses avant d’écrire, je crois que je ne pourrais remplir que la surface d’un Post-it. Et puis dieux, je l’écris avec un petit d, ce qui doit me disqualifier d’emblée.
Ce qui me gêne dans le mot « moderne » c’est qu’il évacue la postérité. Et comme tout auteur, je suis mégalomane et rêve de postériorité — ne serait-ce que pour faire plaisir à mes parents.
Beaux-Arts n’est qu’une proposition. Au lecteur d’en faire ce qu’il veut.
Votre roman décrit un monde kafkaïen où même l’amour et l’art n’offrent aucune échappatoire. Ainsi, est-ce que la référence à Kafka se justifie ?
Je vous l’ai dit, je laisse le soin au lecteur d’y trouver des références.
Pourquoi pas Kafka ? Pourquoi pas Groucho Marx ? En cela je ne réduis ni ne tourne en dérision votre « classification ». Je pense simplement que ramener n’importe quel auteur à un autre est préjudiciable aux deux. Je n’ai pas l’impression que Kafka serait ravi qu’on compare mon texte à un des siens. Quant à moi, je suis à la fois flatté et désappointé. Flatté comme un vêtement de marque qui porterait en évidence sa griffe. Et désappointé de ne pas être incomparable...
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| Interview "Écoloco" |
Écoloco lance un vibrant plaidoyer en faveur de l’écologie. On sent cependant des liens manifestes avec vos autres livres.
Ce n’est pas un essai politique. Je le vois comme comme une tentative citoyenne de secouer les puces à une société qui à une fâcheuse tendance à m’agresser dans mon quotidien — et notamment dans mon quotidien environnemental.
En ce qui concerne les liens avec le reste de mon oeuvre, Écoloco est en quelque sorte une déviation dans ma trajectoire d’auteur. C’est grâce à Philippe Bachy qui, à la suite de Beaux-Arts, m’a proposé d’écrire un texte pour la collection Dérapages, que ce livre a vu le jour. Libre de choisir mon sujet, le thème de l’écologie m’a semblé une évidence. Engagé dans le monde dit « alternatif » et de l’écologie, — que je pense plus « normal » que celui qu’on voudrait nous imposer —, j’ai voulu traiter ce thème à ma manière.
Si Écoloco n’est pas un essai politique, comment qualifiez-vous la forme de votre texte ? Pamphlet ? Exercice de prose ?
Un essai d’exercice de prose pamphlétaire, qu’en pensez-vous ?
En vérité, je ne crois pas qu’on puisse qualifier ce texte d’essai. Je n’ai pas les compétences techniques ni le savoir encyclopédique pour me vouloir essayiste.
C’est peut-être un pamphlet quant à sa longueur et à sa structure, mais il n’a pas, je l’espère, ce petit côté haineux que je discerne dans beaucoup de pamphlets.
Un exercice de prose, certainement. Mais quel texte n’en est pas un ? Donc une prose, oui. Ceux qui y chercheraient une rime ou un alexandrin, en seraient pour leur compte.
Disons qu’Écoloco est une suite de Dérapages plus ou moins bien contrôlés — un accroc dans la toile rêche d’une société normative.
Votre prose se fait dense, compacte, plein d’ironie. Pensez-vous qu’une langue travaillée, féroce, aide à susciter une prise de conscience chez le lecteur ?
Généralement, non. Un langue très (trop) travaillée se charge rapidement et devient le signe pathologique que l’auteur s’est fait plaisir. Quitte à rendre malade d’ennui son lecteur.
Si une langue travaillée signifie qu’elle attire l’intérêt du lecteur, qu’elle aiguise son appétit et qu’elle le rend curieux, alors oui, elle peut susciter une prise de conscience. Au moins, en être le starter.
Quant à la férocité de la langue, si elle s’arrête au premier sang dans le duel qui l’oppose au lecteur, pourquoi pas ?
Je me sens aussi sensible et concerné par un livre de David Henri Thoreau — Walden — que par un roman d’Edward Abbey — Le gang de la clé à molette — pour prendre ces deux exemples. Ils parlent d’écologie à leur manière et différemment. Et les deux sont des livres importants pour beaucoup d’écologistes.
La seule condition que je mets dans mon choix de lecteur, c’est que la forme, quelque soit son objet, demeure littéraire. J’essaye aussi, avec mes moyens, de l’appliquer dans mes écrits.
Votre texte est structuré autour de l’opposition de deux individus : les archétypes de l’écologiste et du capitaliste, l'un désigné par de la responsabilité, de la conscience, de la mesure, l'autre par de l'égoïsme, du paraître, de la soumission.
Il faut faire attention avec les archétypes qui deviennent vite des « types » pas fréquentables. J’admets, par-ci par-là, avoir chargé les personnages.
Je souhaitais les rendre suffisamment visibles afin de pouvoir les démonter et les remonter — à l’envers.
Je voulais aussi qu’on sache de quel côté je me situe. Rien de pire dans ce genre d’écrit, qu’un auteur qui, sous prétexte d’une impartialité de façade, cache à moitié ses convictions.
Pour ma part, je suis devenu sympathisant écologiste après avoir été un capitaliste de base. De base, c'est-à-dire faisant partie de cet échantillon de doux d’illuminés qui pensent que l’argent est la panacée — et qui n’en ont pas.
Combien de vrais capitalistes dans le monde ? À mon avis, moins que de vrais écologistes.
Vous dénoncez les mécanismes que la société de marché met en place pour façonner l’archétype du bon consommateur. Il y a les grands groupes alimentaires, le culte de l’entreprise, la télévision. Quel en est l’impact sur nos modes de vie, sur notre rapport avec la nature, sur les relations humaines ?
Violent. Un choc frontal. On tente de nous faire prendre les désirs de certains pour la volonté de tous.
Si vous ne faites pas ci, si vous n’achetez pas ça, si vous ne travaillez pas plus, si vous n’emmagasinez pas les biens inutiles de la consommation galopante, vous êtes un mauvais citoyen. Vous ne soutenez pas la croissance. Vous n’avez pas l’esprit d’entreprise. Et pour finir, vous n’aimez pas votre pays.
Eh bien, il me paraît salutaire d’acheter moins et mieux. Salutaire, de ne travailler que pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, en ne négligeant pas ceux des autres. Salutaire, de consommer moins et différemment pour sauvegarder la planète et l’espèce animale dont nous faisons partie. Salutaire, d’être un acteur plutôt qu’un figurant. Salutaire d’avoir un esprit écologique avant d’entreprendre.
Et, avant son pays, c’est la Terre qu’il faut aimer — vous ne croyez pas ?
Le capitalisme exerce fascination sur les esprits dans la croyance qu’il suscite en un nouveau culte. Le capitalisme n’est-il pas une nouvelle religion ?
Non. La religion consiste à avoir la foi en une certaine rumeur : un dieu ou des dieux. Elle véhicule, parfois, un message compatissant en direction de la misère du monde. Ce qui n’est pas le cas du capitalisme qui ne véhicule qu’un message égoïste et sectaire qu’on pourrait traduire en le simplifiant à outrance par : « Moi y en a vouloir des sous. » Dans le mot « fascination » j’entrevois pointer le bout du nez du mot « fascisme ».
Et à l'inverse, les modes de consommation alternatifs tels que le commerce équitable, la nourriture bio sont devenus à la mode. L’écologie ne devient-elle pas une nouvelle religion ?
Alternatifs ? J’aimerais que ce que vous appelez « alternatif » devienne un jour « générique ».
À la mode ? Le bio est tout aussi à la mode que la vie elle-même. Je pense sincèrement que nous n’avons plus le choix. À l’avenir, il faudra consommer moins pour ne pas détruire la planète. Revenir à une agriculture plus respectueuse des sols et des êtres vivants. On peut l’appeler bio si l’on veut.
Personne ne doute que l’agriculture intensive, avec ses pesticides, ses herbicides, ses engrais chimiques et maintenant ses OGM est responsable de beaucoup des maux qui rendent la Terre malade.
L’écologie n’est pas une religion. C’est une manière de se comporter individuellement. C’est une conduite pas une croyance. Elle finira par s’imposer, tout simplement parce que nous n’aurons plus le choix — mais il sera peut-être trop tard.
Est-ce que vous appliquez ces préceptes écologistes dans votre quotidien ?
J’ai longtemps été partisan du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Au moins, l’écologie m’aura fait évoluer sur ce point.
Dans la mesure de mes capacités, j’applique les « préceptes » écologiques. Dans tous les cas, ce que j’applique — et ce n’est pas toujours facile —, c’est une approche écologique de ma vie au quotidien.
On fait peur aux gens. On leur dit : « Attention, si vous devenez écolo, il faudra vous éclairer à la bougie, aller chercher l’eau au puits, vivre comme des animaux. » Ce n’est pas vrai. On veut les empêcher d’avoir une pensée écologiste parce que celle-ci ne va pas dans l’intérêt d’une… minorité.
Dans cette condamnation de la société de consommation, ne craignez-vous pas que votre ton se fasse moralisateur ?
Non. Pas dans le sens péjoratif où on l’entend habituellement.
J’ai la conviction que l’écologie est avant tout une morale. Bien plus qu’elle n’est politique ou sociale.
Quitte, comme dit ma fille quand je l’invite à ne pas gaspiller l’eau, à être aux yeux de certains un « vieux » chnoque.
Ce qui me réconforte, c’est que je connais un grand nombre de « jeunes » chnoques. Un signe, non ?
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| Interview "Écran Plat" |
Avec Écran plat, vous assimilez la télévision à une drogue et racontez comment se sortir de cette dépendance.
Par un heureux hasard. En décembre 1999, la tempête a sévi dans ma région. Outre mon toit et quelques bricoles à côté, cette tempête n’a pas épargné l’antenne parabolique. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés coupés du monde télévisuel, de cet univers virtuel qui vampirisait un nombre d’heures conséquent dans notre journée. Tels des sinistrés, nous perdîmes ce jour-là l’électricité, le téléphone et la télévision.
Durant trois semaines, nous nous passâmes de ce qu’on appelle le confort, et même un peu plus. Il fallut réapprendre à vivre sans le chronométrage rigoureux que nous imposaient les programmes télés. Le langage réapparut. Nous découvrîmes que nous étions une petite communauté de quatre personnes à l’époque et que nous avions un don, celui de la parole. Les soirées commencèrent à s’animer — il fallait bien meubler. Je n’ai pas peur de dire que, à l’instar d’un Lazare occis puis ressuscité, nous aussi nous revînmes à la vie.
L’électricité fut rétablie, le téléphone itou, mais pas la télé.
De là à devenir si virulent à l’encontre du média télévisuel, il y a quand même un pas supplémentaire, non ?
De la « téléphagie » nous sommes passés à la « téléphobie ». L’abstinence nous a conduits à modifier nos comportements et nos centres d’intérêts. Et, comme nous ne sommes pas masochistes, si ce changement radical ne nous avait pas apportés quelques satisfactions, nous aurions, je pense, replongé.
En vérité, je ne suis pas un « anti-télé » obtus. Je comprends que l’on puisse chercher à s’abrutir devant des images qui bougent, à s’enchaîner à un meuble, à recourir à l’ablation de la conscience, à se joindre à la messe cathodique. Après tout, nous devrions être libres de choisir nos maîtres et nos méthodes d’avilissement. Je ne dénie à personne le droit de s’ensuquer, surtout le soir après une journée de labeur pour la plupart du temps contraint. Quoi de plus agréable pour un homme du XXIe siècle que de s’asseoir dans son fauteuil devant la télévision, son épouse à la cuisine, ses enfants devant un jeu vidéo, son chien à ses pieds et une bonne bière aromatisée aux pesticides entre les mains ?
Dans ce livre, votre position est assez radicale. Ne pensez-vous pas que la télévision peut aussi être un outil intéressant ?
Radicale ? Oui. Et oui aussi la télévision peut être un outil intéressant. Notamment pour accueillir sur son dos un vase, une boule magique ou le napperon de belle-maman.
Si la télévision était un outil entre nos mains et participait à notre émancipation, je ne verrais pas d’inconvénient à l’allumer quelques minutes par jour. Mais non, la télévision n’a rien d’un outil, c’est davantage une arme que de grands groupes privés utilisent contre les téléspectateurs. Sa principale fonction est de vendre et de faire acheter. Accessoirement de manipuler et de guider aussi bien dans les choix politiques que quotidiens. Bien sûr, certaines chaînes, je ne citerai que Arte, tentent de proposer à notre sagacité des programmes plus ouverts, plus « intelligents », moins basés sur nos bas instincts. C’est un peu comme proposer un repas végétalien à un carnivore. Les chances sont minces de le convaincre.
En revanche, si vous êtes publicitaire, annonceur, présentateur gommeux et bronzé, directeur de chaîne, voyeur, grabataire, homme politique, acteur de série Z, sportif de salon etc., la télévision est un outil intéressant, un outil qui vous permet de ne pas penser et, surtout, de ne pas se voir tel qu’on est.
Vous savez, jusqu’à l’âge de 40 ans, je fus un inconditionnel de la télé et je ne me sens pas différent, même abstinent, de mes contemporains. Avec ce que vous appelez un outil, j’essayais d’être un autre, de construire un monde virtuel d’où la réalité ne serait plus qu’un avatar. J’ai simplement, depuis 1999, mis un peu plus de réalité dans ma vie.
Dans son roman intitulé "La télévision", Jean-Philippe Toussaint raconte également une tentative de désintoxication télévisuelle. Celle-ci est volontairement décidée par le narrateur mais moins heureuse puisqu’il ne peut s'empêcher de faire quelques entorses à sa résolution. "Sans pouvoir réagir, confie-t-il, j'avais conscience d'être en train de m'avilir en continuant de rester ainsi devant l'écran." Vous-même écrivez que "tout le monde n'a pas la chance de disposer d'une tempête pour se désintoxiquer". Même en étant conscient des effets pervers de la télévision, il est difficile d'en décrocher et le retour à la vie réelle peut être déstabilisant. Quels conseils pourriez-vous donner aux lecteurs qui souhaiteraient, comme vous, mettre "un peu plus de réalité dans leur vie" ?
Des conseils ? Aucun. La plupart du temps, je ne sais déjà pas comment faire en ce qui me concerne, pourquoi voulez-vous que je donne des conseils aux autres ? Néanmoins, je recommanderai, puisque vous m’y poussez, de ne pas tenir compte des conseils qu’on vous donne et, en premier lieu, de celui-ci.
Je ne tiens nullement à prêcher pour l’abstinence télévisuelle ou autre. Ce qui me convient — me convient. Les censeurs sont déjà si nombreux qu’il est inutile d’ajouter sa voix à la leur. Le bonheur est dans le pré, le pré est vaste et si certains préfèrent le chercher par le truchement du petit écran, c’est leur droit. La télévision n’est pas en soi un mal, pas plus que l’épi de maïs devenu OGM. Dans les deux cas, c’est ce que l’on en a fait et comment on l’utilise qui sont, à mon avis, dommageables. En revanche, vouloir m’imposer la télévision et le maïs OGM, comme cela semble être le cas ces temps-ci, voilà qui aurait tendance à radicaliser mes choix.
À l’instar, par exemple, de la cigarette, de l’alcool, des drogues dures, des médicaments allopathiques et des gouvernements de droite, la télévision peut nuire et provoquer de graves troubles. Tout un chacun possède ses limites. C’est parce que la télévision, et sans que je ne m’aperçoive avant la fameuse tempête de 99, entravait pour une partie importante mes libertés que j’ai éprouvé le besoin de m’en défaire. En cela, la tempête a joué le rôle d’un révélateur.
De la même manière que la société dite d’économie libérale a favorisé le mal être général en proposant à chacun de devenir plus riche que son voisin, d’avoir un statut social plus élevé que celui-ci (avec pour seuls critères les biens matériels), créant ainsi et artificiellement une situation de dépendance et d’anxiété (cf Alain de Botton dans Du statut social, au Mercure de France), la télévision engendre l’assujettissement à la forme de penser dominante — je possède donc je suis — et génère une certaine forme d’angoisse, celle de ne jamais posséder assez ou de n’être que soi et pas ce super héros, là, dans la téloche.
Pour terminer avec les conseils, une idée me traverse l’esprit. C’est moins un conseil qu’un avertissement. Peut-être faudrait-il, comme sur les paquets de cigarettes où il est écrit que Fumer tue, graver sur les téléviseurs la mention — nécessaire quoique triviale — suivante : La télé rend con.
Si vous étiez directeur de chaîne, que feriez-vous ?
Je démissionnerais.
Vous accordez toujours beaucoup d'importance à la recherche formelle. Ici, le texte se présente comme un programme télévisé, se déversant en une logorrhée quasi ininterrompue, peu de ponctuation. Pourquoi ce choix ? Cela s'est-il imposé dès le départ ?
Effectivement, je privilégie la forme. Un projet ne m’intéresse que si je parviens à l’insérer dans une recherche formelle. Le sujet d’Écran plat ne m’a pas été imposé, je l’ai choisi parce que j’avais en tête une petite idée d’écriture et qu’elle me semblait coller à ce que je souhaitais dire. J’ai tenté de calquer la forme écrite sur la forme télévisuelle.
C’est un exercice salutaire, ne serait-ce que parce qu’il vous oblige à modeler votre propos, à le marier à une forme que vous vous êtes imposée. La forme tirant le fond, et inversement. Et puis, on a tellement écrit sur la téloche, on l’a tellement étudiée, autopsiée, vilipendée, sacralisée et j’en passe, qu’il m’a semblé nécessaire d’adopter un angle d’attaque différent.
Je ne suis ni journaliste ni spécialiste. La télévision n’est, en ce qui me concerne, qu’un épiphénomène. Elle ne m’intéresse qu’en tant qu’objet de propagation, voire d’endoctrinement, et parce ce qu’elle interfère dans notre quotidien. Elle n’a de réel que la part de plus en plus importante qu’elle occupe dans notre société. La télévision n’a rien de culturel, elle aurait plutôt tendance à devenir cultuelle. La forme écrite devait rendre compte de cela, et je m’y suis essayé dans la mesure de mes moyens.
Comment situez-vous ce livre dans l'ensemble de votre oeuvre ?
À sa place. Je ne situe pas mes livres dans le contexte d’une œuvre pensée et globale. J’écris au quotidien. L’écriture fait partie de mon mode de vie. Écrire n’est pas différent de manger, de jouer avec mes enfants, d’inviter des amis, de manger bio et de dormir. Chaque chose arrivant à son heure, Écran plat a été écrit au moment où j’avais « envie » de l’écrire. L’envie et le besoin d’être sont chez moi les seuls facteurs qui m’animent. J’ai la chance de pouvoir accorder, plus que moins, mes idées à ma façon d’exister — autant qu’il me semble qu’exister n’est pas simplement vivre. On peut appeler ça un ego surdimensionné, peut-être.
Bref, ce livre, après dix ans de jeûne télévisuel, est un peu la relation de ce qui aurait dû être une épreuve et qui, finalement, est une libération.
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| Interview "Je suis Richard Brautigan" |
Je suis Richard Brautigan est votre premier recueil de nouvelles : comment avez-vous abordé cette forme d'écriture ?
Eh bien, je me suis réveillé, je me suis levé, j’ai fait ma toilette, bu un café, mangé un steak et une tarte aux pommes. J’ai allumé mon ordinateur. Sur le bureau, le dossier « sans suite » a attiré mon attention. Je l’ai ouvert. Il contenait des centaines de bouts, débuts, renoncements, regrets, remords, couillonnades et autres chutes qui pesaient sur ma conscience. J’ai ouvert un texte au hasard et l’ai immédiatement refermé. Puis un autre, et un autre et un autre et autre. Ainsi de suite, jusqu’à me persuader que, ma foi, il y avait là quelques « pépites » inexploitées. Bref, c’est en orpailleur que j’ai abordé la nouvelle. Je m’y suis mis. J’ai décanté, transformé un tas de ces « pépites » en plomb le plus lourd et le plus indigeste. Quelques-unes se sont transmuées en nouvelles, je ne saurai expliquer par quelle alchimie. J’entends souvent dire que la nouvelle est un art, je penche plutôt pour un hasard. Écrire une nouvelle, pour moi, c’est comme revenir sur le lieu d’un crime qu’on aurait pu commettre.
La nouvelle Je suis Richard Brautigan est un hommage évident à l'écrivain américain Richard Brautigan : je suppose qu'il fait partie de vos influences littéraires majeures ?
Oui, avec Malcolm Lowry, Georges Perros, Osamu Dazaï et Enid Blyton. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’un hommage à Richard Brautigan, qui s’en passerait d’ailleurs très bien de la part d’un écrivaillon français. Les hommages sont faits pour les vieilles dames énurétiques et les militaires dyspepsiques. L’hommage a pour moi un petit côté facho qui me reste en travers de la gorge. Disons que j’ai beaucoup et longtemps lu et relu Brautigan. Que je me suis posé la question de savoir si Brautigan était un écrivain ou un génial fumiste. Ce type s’est retrouvé à la jonction entre deux mondes : la beat generation et le mouvement hippy, entre Kerouac et Dylan, entre bière et fumette, baise et trip, love et peace. The right man at the right place, comme disent les Ricains. Il a su synthétiser ces phénomènes à travers une écriture totalement libre.
Tellement libre qu’elle tendait à l’épure — une forme de simplicité géniale. Si l’on devait résumer la philosophie de Richard Brautigan, il faudrait le laisser parler : Hé t’as tout compris ! Pas d’argent. Pas d’étoile. Pas de cul. Brautigan écrivait, semble-t-il, pour le fric, la reconnaissance, la gloire et les femmes. Ce qui, vous en conviendrez, remet l’écrivain à hauteur d’homme. Richard Brautigan est un contrepoison universel. Il vaccine contre la connerie, la société de consommation, la pensée moralisatrice et toutes les formes de pensées réductrices qui dominent actuellement notre existence. Une page de Brautigan peut, par exemple, soulager d’une dizaine d’heures de télévision merdique (terme technique définissant l’audiovisuel français du 21e siècle). Allez, encore un peu de Brautigan pour se faire du bien : … les gens ont besoin d’un peu d’amour, et bon dieu que c’est triste, parfois, de voir toute la merde qu’il faut traverser pour en trouver.
La première nouvelle Prothèse ainsi que quelques autres rappellent, selon moi, l'univers glauque et cynique de Charles Bukowski?
Glauque et cynique, holà ! comme vous y allez. Mais la référence est élogieuse. Charles Bukowski est aussi un auteur que j’aurais pu citer parmi mes lectures privilégiées. Prothèse est avant tout une relation, un rapport presque onirique d’une réalité de tous les jours — ou l’inverse. Quelle importance ? J’ai des difficultés à expliquer le comment du pourquoi. Mon moteur est le plaisir d’écrire. Si je devais souffrir en écrivant, je crois que j’aurais depuis longtemps décroché.
L’acte d’écrire est une forme d’onanisme. Une branlette de l’esprit qui éjacule sur la feuille son plaisir. C’est aussi une manière de résister, à soi et aux autres. « Vous n’aurez pas ma fleur… » chantait François Béranger, et il ajoutait : « et je vous emmerde. » Je sais que ce n’est pas dans l’air du temps, mais je ne peux pas m’en empêcher. Lire, et à fortiori écrire, ce qui me ressemble dans ma trivialité et la banalité de mon ordinaire afin de me rassurer, n’est pas vraiment ma tasse de thé. Si je pratiquais l’autofiction ou encore le roman psycho-socio-machin-chose à la façon d’un Olivier Adam par exemple, je mourrais d’ennui. Il y a des livres qui font l’unanimité, tranquillisent et calent les meubles bancals. J’espère ne jamais retrouver l’un des miens sous le pied d’une table, mais plutôt dans une déchetterie, bon à recycler.
Écrivez-vous une nouvelle en pensant plutôt à un personnage ou à un thème ?
Joker. Poseriez-vous cette question à un autre artisan, un vitrier par exemple : « Scellez-vous cette vitre en utilisant du mastic végétal ou chimique ? » Le tout est que la vitre ne se détache pas au moindre coup de vent, non ?
Il y a incontestablement dans vos nouvelles une “solitude des âmes “ redondante, un pessimisme souvent amer. Est-ce votre constat du monde d'aujourd'hui?
Pourquoi incontestablement ? Je conteste cet « incontestablement ». Je suis plutôt d’une nature guillerette. Du genre à gambader dans les prés en chantant faux une chanson de Claude François. Mes nouvelles, en ce qui me concerne, me font « poiler ». Sous les larmes le rire avait coutume de dire le regretté professeur Choron. Il s’agit peut-être chez moi d’une forme de dandysme qui consiste à trouver dans l’amertume le sucré de l’existence. Ce n’est pas la matière qui manque. Quant à mon constat sur le monde d’aujourd’hui… qui cela pourrait-il bien intéresser ?
Le monde d’aujourd’hui devrait, pour chacun d’entre nous, se circonscrire à l’horizon que nous embrassons du regard, et dans cet espace défini, tenter de faire « le bien », de sauvegarder la nature et les êtres vivants. Nos horizons changeant au fur et à mesure de nos déplacements, peut-être parviendrait-on à rendre « ce monde d’aujourd’hui » un peu meilleur. À force de mondialisation nous sommes parvenus à une minimalisation de la vie. De même qu’à force de consommer nous sommes devenus cannibales, nous boulottant davantage chaque jour. Si la fin « du monde d’aujourd’hui » arrivait un jour, je me la représente volontiers sous la forme d’un gigantesque rot dû à la surconsommation et à l’exploitation inconsidérée des richesses naturelles — beuark !
Vos livres précédents comme Écoloco, Écran plat ou encore Beaux-Arts étaient très engagés et dénonçaient avec virulence de grands travers de la société contemporaine. Il n'est pas faux, je pense, de dire qu'il en va de même mais dans une moindre mesure pour ce recueil de nouvelles : pour vous, littérature et engagement ne font qu'un? Un écrivain doit obligatoirement prendre position dans ses livres ?
La réponse à savoir si littérature et engagement ne font qu’un suppose au préalable de définir ce qu’est l’engagement. Pour la définition de ce qu’est la littérature, je passe mon tour. Donc, l’engagement. La manière la plus simple de l’engagement consisterait, il me semble, à être soi. Non pas ce que votre entourage voudrait que vous soyez, ce que la norme souhaite, la société souhaite, mais soi. Dans la vie de tous jours, cet engagement-là est quasi impossible. Être soi au boulot, par exemple, serait assurément un billet en première classe pour le chômage. Être soi entre copains revient à ne plus en avoir. En famille, je n’en parle même pas.
Bref, l’engagement béton, le vrai de vrai, consiste, en ce qui me concerne, à essayer d’être soi, et quelle meilleure opportunité que la littérature. Je suis, donc j’écris. Même si ces morceaux de soi ne sont pas toujours visibles à l’œil nu, la littérature est un champ d’expérimentation pour l’engagement. Ceci exposé, on peut varier les thèmes à l’infini, de la politique à la pêche aux écrevisses. Alors oui, littérature et engagement ne font qu’un au sens de se réaliser. De la même façon que lecture et engagement ne font qu’un. Amour et engagement ne font qu’un. Mort et engagement ne font qu’un. Il s’agit toujours d’accomplir ce « soi » qu’on voudrait tellement taire ou cacher. Quant à prendre position dans ses livres, il n’y a rien d’obligatoire. À chacun de décider. Brautigan prend toujours position dans ses livres, même si une première lecture hâtive peut nous faire penser le contraire. Oui, dans les livres de Richard Brautigan il n’y a personne d’autre que Richard Brautigan.
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