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| Louis Mathoux |
Né par une sombre soirée de
novembre 1970, Louis Mathoux eut
la douleur de perdre son père à l’âge
de douze ans. Quelques années plus
tard, sa rencontre avec une jeune fille
prénommée Isabelle, le grand amour
malheureux de sa vie, s’avéra décisive
dans la construction – ou la déconstruction – de sa
personnalité. Depuis, entre ses multiples voyages, il
a publié de nombreux livres, notamment Le Rire des
succubes et Les Lettres nues.
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| Interview "Le livre des blasphèmes" |
Comment vous est venue l’idée d’écrire sur des thèmes tels que le paradis, l’éternité, la mort, Dieu, le Diable… ?
C’est difficile à dire. Depuis mon enfance, j’ai toujours été passionné par ces grandes questions existentielles, peut-être en réaction au discours futile, frivole et superficiel que l’on entend tous les jours dans la rue ou chaque matin à la radio. Un penseur – je ne sais plus lequel – a dit : « Il n’y a qu’une seule certitude, c’est que nous mourrons tous un jour ». Dès lors, n’est-il pas plus important de réfléchir à ces questions que d’essayer de connaître les résultats des matchs de foot de la veille ? Le fait de s’interroger sur cette réalité physico-métaphysique qu’est la mort n’a pour moi rien de morbide ou de malsain, mais témoigne au contraire d’une curiosité féconde, à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan humain. D’autre part, on notera que, dans mon cas, la mort brutale et inattendue de mon père, alors que j’étais âgé de 12 ans, a probablement joué un rôle puissant de catalyseur à cet égard. Cet évènement traumatisant m’a insécurisé en profondeur, mais il a aussi prodigieusement aiguisé ma curiosité pour les questions existentielles.
Quelle est la place de ce livre dans votre bibliographie ? Est-il différent de vos autres écrits ?
Dans Le Livre des blasphèmes, j’ai cherché à innover au maximum, tout en restant fidèle à l’esprit de mes précédents recueils : Croire au feu, Gisement de cri, et Le Rire des succubes. Sans trahir la démarche qui sous-tendait ceux-ci, j’ai introduit ici des éléments nouveaux tels que l’élévation du Diable au statut de personnage à part entière, l’irruption massive de la dimension humoristique dans le récit, ou encore l’émergence d’un ton volontairement « blasphématoire » et donc provocateur (cfr le titre !) Mais si le trio Dieu – la Femme (Isabelle) – l’homme (trio déjà présent dans mes trois recueils précités) demeure ici prépondérant, il n’en reste pas moins que chaque fable est entièrement différente des autres, et donc unique. Je ne crois donc ni me répéter, ni me trahir, mais au contraire me renouveler en profondeur. La preuve d’un tel renouvellement me semble résider dans l’évolution d’une écriture de type poétique dans Croire au feu vers une écriture de type nettement plus prosaïque dans Le Livre des blasphèmes.
Croyez-vous en Dieu ? Si oui, le voyez-vous vraiment comme cet être parfois magnanime mais souvent cruellement cynique ?
Je crois viscéralement en Dieu, ne serait-ce que par l’évidence avec laquelle s’impose à mes yeux l’idée que l’Être ne peut surgir du Néant. Si la Création existe, son Créateur existe forcément ! Mais par contre, je n’adhère plus du tout à l’image d’un Dieu doux, tendre, gentillet, « maternant ses enfants », comme on le présente souvent dans la théologie chrétienne traditionnelle. Je le crois capable au contraire d’une grande cruauté dans certaines circonstances – les habitants d’Haïti e.a. en savent quelque chose pour le moment ! Certes une partie des chrétiens a beau répéter à ce sujet : « Dieu a de bonnes raisons pour agir ainsi, nous comprendrons plus tard, etc. ». Je persiste cependant à dire que, moi, je ne comprends pas. Et cette incompréhension engendre une grande révolte devant la souffrance de tous ces hommes et de toutes ces femmes. Pour ne pas parler de celle des enfants, des pauvres, des malades, des personnes handicapées, etc. !
Est-ce que la façon dont vous décrivez le paradis correspond à la vision que vous en avez ? (si vous y croyez)
Mon Dieu ! Je ne sais pas si ce qu’on appelle le « paradis » existe ou non, mais s’il existe, il doit certainement être aux antipodes de l’image volontairement stéréotypée, voire délibérément caricaturale, que j’en donne dans Le Livre des blasphèmes – notons pour l’anecdote que mon image caricaturale peut toujours être dépassée précisément dans sa dimension caricaturale : ainsi les musulmans les plus traditionnalistes conçoivent-ils le « paradis » comme un beau jardin ensoleillé où l’homme jouirait de la présence aimante à ses côtés de septante-sept jeunes vierges – je ne suis pas sûr du nombre exact. Une telle conception ne peut évidemment que laisser songeur, ne serait-ce que par le mépris dans lequel elle tient les attentes de la femme dans ce domaine… Si j’étais philosophe ou théologien, je parlerais évidemment du « paradis » d’une tout autre manière – je l’envisagerais non comme un lieu physico-spatial mais comme un état d’épanouissement et de béatitude intérieurs. Mais il se fait que je suis poète, et pour certains poètes, il peut être si tentant de jouer avec les stéréotypes et les images d’Épinal !...
En vous lisant, on ressent une grande douceur, une poésie mêlées à une souffrance. Comment expliquez-vous cela ?
Comme la grande majorité des hommes et des femmes de cette planète, je ressens au plus profond de moi-même une aspiration viscérale à la tendresse, à l’harmonie, à la paix, à l’ « amour vrai » - l’amour qui donne sans rien attendre en retour. Cela n’a rien d’exceptionnel ni de particulièrement méritoire, c’est au contraire quelque chose que nous ressentons tous dans notre cœur. Or, chez tant d’entre nous, cette aspiration n’est-elle pas le plus souvent contrecarrée par les circonstances de la vie, lesquelles nous apportent souffrances, déceptions, frustrations et désillusions en tous genres ? D’où les conflits et la violence qui en résultent, tant à l’intérieur de nous-mêmes que sur le plan des relations interpersonnelles ou supra-personnelles (entre des groupes humains). En cela, je pense, mes « fables » peuvent être comprises par celles et ceux qui me lisent, car elles rejoignent leur vécu au quotidien, et la contradiction évoquée dans votre question n’est qu’apparente.
Qui est réellement le personnage d’Isabelle ? Pourquoi se montre-t-elle si cruelle ? Représente-t-elle toutes les femmes ?
Aïe ! La question difficile ! Certes le personnage d’Isabelle est inspiré par une personne réelle qui m’a fait particulièrement souffrir dans le passé. Je n’en dirai pas plus, parce que cela risquerait de passer pour un règlement de compte, ce qui n’est absolument pas le cas. Si ce personnage se montre aussi cruel, c’est tout simplement parce que j’ai transposé dans le domaine de la fiction – en l’hypertrophiant jusqu’à la caricature, je tiens à le souligner ! – une cruauté bien réelle dans le chef de la personne qui a inspiré ce personnage. Et ce dans un esprit, non de quelconque vengeance, mais de thérapie et de libération. Crier sa souffrance, c’est déjà commencer à en guérir, à s’en affranchir ! Toutefois je m’empresse de préciser que ce personnage féminin ne représente en aucun cas toutes les femmes, ni même la majorité d’entre elles ! Parmi la gent féminine, je compte beaucoup d’amies qui sont des personnes remarquables et pour lesquelles j’éprouve énormément de respect. Elles ont souvent des qualités que bon nombre d’hommes ne possèdent pas : une grande capacité d’écoute, une intuition naturelle des êtres et des choses, une ouverture à la compassion, etc. Il est essentiel de comprendre que le personnage d’Isabelle ne représente personne d’autre qu’elle-même, mais qu’il est vu cependant à travers le prisme de cette féminité à laquelle, en tant qu’homme, je suis tellement sensible.
Il y a un nom récurrent dans votre livre : le vôtre, Louis Mathoux. Pourquoi ? Est-ce vraiment vous qu’il représente ou avez-vous plutôt des similarités avec l’humain de ces petites histoires ?
À première vue, cela pourrait paraître relever d’un narcissisme quelque peu primaire. La réalité est plus complexe. (Encore que le narcissisme puisse venir se nicher un peu partout…) Si je parle parfois explicitement de moi dans ce livre – à travers la mention littérale de mon prénom et de mon patronyme –, ce n’est pas tant pour le plaisir de me mettre moi-même à l’avant-scène, que pour répondre à la nécessité impérieuse de me concevoir comme « objet » et donc de me distancier de moi-même. En effet, ceux que l’on nomme les « fous » – et Dieu sait si le thème de la folie sera central dans mon prochain ouvrage – se définissent, je crois, par leur incapacité à adopter une quelconque distance critique par rapport à eux-mêmes, à « s’objectiver ». Et, personnellement, je ne tiens pas à devenir fou ! D’où cette présence « objectale » de moi-même dans ce livre-ci. Une présence « objectale » qui s’opère d’ailleurs le plus souvent sous l’angle d’une saine autodérision, c’est-à-dire de l’humour, lequel constitue également un puissant bouclier contre la menace permanente de la folie.
À travers vos textes, y a-t-il des sujets de réflexion que vous voudriez que le lecteur aborde ?
Il y a un sujet de réflexion qui n’apparaît peut-être pas directement à la lecture de cet ouvrage, mais qui me tient cependant beaucoup à cœur : c’est la prise de conscience de la puissance terrifiante exercée par la violence morale (ou psychologique) entre les êtres humains. Que l’on me comprenne bien : je ne nie absolument pas l’existence et la gravité de la violence physique – celle-ci existe, et elle est dans tous les cas inacceptable et inadmissible car destructrice –, mais il existe également un autre type de violence dont on a très rarement conscience parce que les médias ne l’évoquent que fort peu et de manière souvent évasive. Cette autre forme de violence, c’est la violence morale (psychologique), moins visible que la violence physique, moins directement « appréhendable » par le canal des sens, moins rentable en termes d’indices d’écoute, mais pour cette raison même plus insidieuse. Cette forme « discrète » de violence peut bien entendu s’exercer d’un homme envers une femme, comme d’une femme envers un homme. Ce n’est absolument pas une question de sexe ! Etant homme, je l’ai personnellement ressentie venant de la part d’une femme – la fameuse « Isabelle » dont il est question dans ce livre –, mais il est évident que les femmes la ressentent tout aussi bien venant des hommes. Encore une fois, il n’est nullement question ici d’une quelconque « guerre des sexes », mais plutôt de la dénonciation indirecte d’un discours médiatique qui occulte ou minimise trop souvent cette réalité insidieuse que constitue la violence psychologique. Et le jour où le monde prendra pleinement conscience de la gravité de cette perversion cachée mais omniprésente de la vie en société, je suis convaincu que beaucoup de problèmes commenceront enfin à trouver un début de solution.
Pour terminer, désirez-vous rajouter quelque chose ?
Oui : une petite pincée de sel, svp ! Plus sérieusement, je tiens à remercier ici toutes celles et tous ceux qui me feront l’honneur d’acheter, de lire ou même de feuilleter mon Livre des blasphèmes…
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