Le Somnambule
 



Voxy Man: cover - interview - presse




Véronique Navarre
Véronique Navarre Pendant que d'aucuns s'escriment à coup de labeur culturel à s'acheter une crédibilité de créatif, voici une femme qui se contente de suivre sa nature et d'être ce qu'elle est pour imposer, sans le faire exprès, une authentique personnalité d'artiste. Véronique Navarre n'est pas seulement peintre, restauratrice de meubles anciens ou auteur d'un recueil intimiste sur les voix musicales masculines (Voxy Man). C'est aussi, et toujours à son insu, une muse idéale, dont l'existence dense et généreuse, sombre et lumineuse, inspire autant qu'elle déroute. Un peu à la façon de Gena Rowlands, pour qui -tiens tiens- elle éprouve une affection presque aussi forte que pour l’œuvre de Chaïm Soutine ou pour la prose de Rainer Maria Rilke.


Interview "Voxy Man"

Comment vous est venue l'idée de ce recueil de portraits?

Le directeur de collections du Somnambule Equivoque était enthousiaste à l'idée de réaliser une sorte de diptyque: un livre sur les voix musicales avec deux variations; l'une étant un recueil de portraits de voix féminines croquées par un homme, et l'autre une galerie de portraits masculins sous la plume et le regard d'une femme. C'est comme ça qu'il a pensé à moi. Nous sommes entrés en contact et... au bout de quelques heures de discussion, il avait réussi à me convaincre! Il a fortement insisté sur le fait que ce qui l'intéressait, c'était qu'une artiste comme moi, avec son regard de peintre donc, croque des portraits musicaux. Il savait que j'écoutais des milliers de disques, que j'étais passionnée tant par le classique que par la chanson française ou le rock, un éclectisme qui était une condition sine qua non. Il savait aussi que j'aimais l'écriture... Mais c'était quand même une totale prise de risque! Pour lui comme pour moi, puisque c’était la première fois que je passais à l’écrit de cette façon.

L'idée du croisement en miroir fonde donc la genèse de votre livre?

Oui, le directeur de collections tenait beaucoup à cette idée. Il voulait qu’un homme parle des femmes, et vice-versa. L’idée m’a intéressée, même si je précise que j’aurais tout aussi bien été inspirée par les voix de femmes. Mais le miroir propose une double lecture du livre. Ainsi, Voxy Man peut s’appréhender en regard de Voxy Lady. Mais il peut tout aussi bien se lire indépendamment de son vis-à-vis.

Etait-ce donc si important qu'un homme écrive sur des chanteuses et une femme sur des chanteurs?

A partir du moment où ce type de décision est prise, je pense qu’elle a forcément une influence sur la réalisation des portraits. La perception d’une femme sur un homme n’est pas la même que celle d’un homme observant un autre homme. Si j’avais écrit sur les voix de femmes, j’aurais sûrement travaillé différemment. Donc, oui, ça me semble important.

Avez-vous travaillé en collaboration avec l'auteur de Voxy Lady?

Non, mais nous avons quand même eu quelques longues conversations avant de nous mettre au travail, histoire d’avoir une proximité dans le côté miroir. Mais à partir de la phase d'écriture, c'était chacun de son côté!

Comment avez-vous établi votre liste?

D’une part en fonction de goûts personnels, d’autre part avec un souci d’éclectisme en terme de genres musicaux. Il ne s’agissait pas de toucher à tout, mais bien d’éviter le livre de spécialiste, du genre quinze voix d’opéra, ou quinze voix de chanson française. Le fil conducteur étant la voix, celle-ci voyage sans frontières.

Pour parvenir à limiter le champ d'exploration à quinze voix, il a fallu faire des choix. Certains d'entre-eux se sont-ils révélés douloureux?

Certains choix l’ont été, oui. Et dans les deux sens. Je pense entre autres à Alfred Deller, que j’aime sans réserve, mais dont la présence m’a, d’une certaine façon, contrainte à renoncer au portrait de James Bowman qui est quelqu’un d’important pour moi. Son interprétation du Stabat Mater de Vivaldi m’a longtemps accompagnée. J’ai eu la chance d’aller l’écouter deux fois en Belgique, au festival de Stavelot et au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au milieu des années 90. C’était à une époque où Bowman, près de vingt ans après l'enregistrement de mon Stabat Mater, était peu à peu en train de perdre la voix, et vivait dans une angoisse réelle. Le personnage m’a beaucoup touchée. Ce qui n’enlève rien à Deller, dont la capacité à aller droit à l’essentiel, à l’intime sans jamais perdre de sa simplicité a quelque chose de bouleversant. S’agissant de voix contemporaines, puisque l’on en est aux choix douloureux, j’avoue que Jeff Buckley, dont je raffole de l’Halleluia repris à Léonard Cohen, aurait très bien pu se substituer à Thom Yorke, de Radiohead… mais là aussi il fallait faire un choix. A contrario, une présence qui ne fut pas évidente, mais qui s’est finalement révélé judicieuse, c'est celle d’Ibrahim Ferrer.

La composition de l'ensemble de la liste relève donc d'un exercice d'équilibrisme. Avec un savant dosage de genres musicaux différents.

Oui, il me semble que ce sont justement ces rencontres interdisciplinaires qui sont intéressantes. Cela dit, il n’y a pas eu de stratégie préétablie quant à la proportion de tel ou tel genre. J'avais envie de parler de divers aspects de la musique, mais pour le reste je me suis laissée guider par mes intuitions et mes émotions.

Comment êtes-vous parvenue à éviter le portrait journalistique… ?

Pour ma part, la réponse est facile : je ne suis pas journaliste! Mon moteur, que ce soit dans ma sensibilité artistique ou dans ma vie, c’est davantage l’intuition. Il faut que je « sente » les choses. Que ce soit dans la peinture, dans la musique, ou désormais dans l'écriture, tout n’est au bout du compte qu’une question d’émotion individuelle : pourquoi tel visage vous émeut, pourquoi telle voix vous remue. Le travail d’écriture de Voxy Man a essayé de répondre à ces questions, qui relèvent finalement d’abord de l’intimité.


Propos recueillis par Anthony Heukmes


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