Le Somnambule
 



Portraits Crachés: cover - interview - presse




Jean-Pierre Verheggen
Jean-Pierre Verheggen On ne présente plus Jean-Pierre Verheggen, l’écrivain qui cuisine le langage à sa sauce de gourmet. Ce chef-coq des lettres belges n’aimerait d’ailleurs pas un portrait académique de sa personne aussi barbue que vive d’esprit, aussi truculente qu’iconoclaste. On ne présente d’ailleurs guère plus son œuvre où cohabitent poésies et romances, contes et mécomptes, pets de mots et gerbes de phrases. Le rappel de quelques titres-clés (Le degré Zorro de l'écriture, Divan le terrible, Vie et mort pornographique de Madame Mao, Porches, porchers, Pubères, putains, Les folies belgères, Artaud Rimbur, Ridiculum vitae, Du même auteur chez le même éditeur) suffit à en donner le ton jubilatoire. Après un Gisella douloureux et émouvant, en hommage à son aimée disparue, Jean-Pierre Verheggen revient à l’humour avec Portraits crachés. Pour cette bonne cause, dresser le Panthéon belge, il s’est entouré de quelques dessinateurs aussi doués que lui dans l’art du postillon délicat.


Interview "Portraits Crachés"

Comment est né le projet de Portraits crachés ?

Après avoir tenu, au jour le jour, le compte-rendu de la semaine, l’an dernier, pour l’hebdomadaire Pan, son rédacteur en chef, Nicolas Crousse, m’a suggéré de dresser sur le même ton, faussement désinvolte, mais franchement rosse !, une série de portraits de personnalités belges qui pourraient alimenter la rubrique qu’il créait à l’enseigne du Petit Patriote Illustré. Je lui ai donc proposé de fausses biographies de vrais « cent-septante-cinquards – 175e anniversaire de la Belgique obligeait, n’est-ce pas ? – dont la première consacrée à Justine Henin déclencha à sa parution les foudres des officiels PANiqués (c’est le cas de l’écrire puisqu’il y est question de niquage !). Mes allusions à une certaine Justine et les infortunes de la vertu du divin Marquis de Sade ainsi qu’à sa juste sèche de Justin Bridoux et à la lèche à plat ventre du Ministre-Président Van Cau devant la Wallonie-qui-gagne leur avaient paru incongrues, déplacées, absconses, et tout, et tout ! A y regarder de près pourtant, fortune faite, notre Justine à nous allait quelques mois plus tard – qu’elle ait tort ou raison !- vertueusement se tirer à Monaco en niquant le fisc et tout le reste !

Selon vous, les vies fictives seraient parfois plus vraies que les biographies réelles ?

Absolument ! L’exemple que je viens de vous donner est probant à cet égard ! La projection, l’invention –fut-elle fantasmatique – peut être rattrapée par l ‘actualité, et même la dépasser, non seulement en la corroborant, mais en l’amplifiant. Elle peut devenir plus vraie que nature, en quelque sorte, c’est clair à mes yeux !

Qu’est-ce qui a déterminé le choix des personnages ?

C’est un sondage auprès de mes proches ! C’est l’évidence people, la répétition des mêmes noms, leur matraquage médiatique ou ailleurs l’image Pellerin, la figure historique ou légendaire incontournable, ou encore l’arbitraire personnel, voire le trait facile à forcer, le prêt-à-caricaturer, (l’idée de faire appel à des caricaturistes naissait alors conjointement à l’écriture des premiers textes), le grotesque né, la tête de pipe, 100% tête de pipe – j’allais dire bio ! -, le vu, revu et m’as-tu vu à la télé. Sur base de ces critères, j’aurais pu, me direz-vous, inclure dans cette galerie des politiciens ! Eh bien non ! Pour deux raisons : la première, c’est qu’entre les m’as-tu vu et les m’as-tu trop vu, il y a une marge qui nous les gonfle, non ? La seconde, c’est que pour certains des illustrateurs pressentis, c’eut été le remake de ce qu’ils avaient trop l’habitude de faire ! Demander à Pierre Kroll son Xe Gros Louis, vous imaginez l’intérêt ? Mais un Brel qu’il n’a jamais croqué, ça oui ! C’est mieux, c’est d’une certaine manière le faire écrire, lui aussi ! C’est le respecter ! C’est le prendre pour ce qu’il est : un créateur !

D’après vous, qu’est-ce qui fait qu’on devient une icône en Belgique ? Est-ce particulier par rapport à d’autres pays ? Existe-t-il vraiment une belgitude ou une belge attitude ?

J’ai participé en son temps (avec un texte intitulé En Russie, Tintin couchait vachement avec Milou) à ce fameux numéro spécial des Nouvelles Littéraires où fut inventé le mot « belgitude ». C’était il y a 40 ans ou presque ! Je veux dire que la belgitude est derrière nous ! Par contre, le mot « belge attitude » me plaît assez ! Je le piquerai ! Quant aux icônes, je pense qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre une icône belge, et une icône biélorusse, congolaise ou que sais-je macédonienne ! C’est même « d’iclone » de tout pays – comme dirait Enrico Macias- qu’il faudrait parler et d’une même ferveur populaire qui confine à la religion, sinon au fanatisme adorateur.

Vos portraits ne ménagent personne. Déranger, empêche de tourner en rond, est-ce parfois le but ?

C’est vrai, c’est parfois duraille, sans concession, injuste diront d'autres mais c’est également – et paradoxalement- un signe de tendresse et finalement de respect. Toute vraie icône mérite ses iconoclastes, ses briseurs d’images stéréotypées. C’est lié. Si l’icône n’engendre pas son envers qui soit aussi son garde-fou (son empêcheur d’y croire ! De s’y croire ! De s’installer dans son reflet autosatisfait !), elle n’a pas droit à cette reconnaissance. Elle sort automatiquement du champ de tir… à balles à blanc !

Il y a un style Verheggen, une manière de dire qui vous est particulière. Cela procède-t-il d’une écriture pulsionnelle ou d’un travail de précision, d’horloger ?

Ce que je peux dire, c’est que je sais comment il ne faut pas écrire ! Je sais aussi qu’il faut pouvoir s’arrêter quand ça commence à bien faire mais aussi insister quand ça commence à faire du bien ! C’est une question de dosage. De couche, au sens peinture du terme, à mettre ou à ne pas remettre, en plus ou en moins ! On peut en juger en ouvrant bien l’œil de l’oreille, si j’ose dire, ou en écoutant attentivement avec la vue. A la lettre près. A la virgule du son ! Ce pourquoi, vous vous en doutez, je travaille mes textes à voix haute. C’est en effet très méticuleux tout en paraissant leste, allègre, assez déjanté, et comme giclé d’un seul jet. En réalité, je marche longuement mes textes dans ma tête, je les ressasse de manière quasi obsessionnelle, envahissante, insupportable parfois et tout à coup, comme pour m’en débarrasser, je les sors vite, finis, définitifs, rien à ajouter, ni à retrancher, quitte !… Voilà, on est quitte, nous aussi, non ? J’en ai dit assez !

Non, une dernière question ! On dénombre 39 portraits. Pourquoi ce chiffre, 39 ?

Peut-être pour éviter le 40 des Académiciens placidement assis à jamais dans leur fauteuil perpétuel ou bien pour mimer le prix des chaussures qui est toujours en dessous de la dizaine supérieure, vous avez remarqué ? En fait, je ne sais plus ! Je revenais de la mer où j’avais séjourné pour m’isoler et pour moi, c’était terminé. J’étais déjà sur autre chose. Ce qui, par contre, me revient en mémoire, c’est le plaisir que j’ai eu à écrire ce petit livre et à entrer dans notre Maisonnette (j’adore) d’édition où j’ai pu rejoindre des auteures – oui avec un e ! – aux signatures qui font rêver, telle Fidéline qui fait penser à féline et vous invite à jouer, ou Jowa, à la JouÏssance.



[haut de page]